Rentrée Littéraire 2018 : Héléna de Jeremy Fel

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Un Roman de Jérémy Fel

Publié le 22 Août 2018

Aux éditions Rivages

 

Le mois de Septembre pointe le bout de son nez et, avec lui, se profile pour beaucoup la reprise du travail. C’est probablement pour rendre cette période plus douce que les éditeurs décident de sortir l’artillerie lourde et arrosent les rayons d’une rafale de nouveaux titres. Cette année encore, le choix devra se faire entre 567 romans. Comme on est sympa chez Culturotopia, on a décidé de vous aider à y voir un petit peu plus clair. Et c’est avec un plaisir non dissimulé que nous ouvrons cette saga de critiques par le second roman d’un auteur trentenaire : Jérémy Fel.

Il entre dans l’arène littéraire en 2015 avec un premier roman remarqué, Les loups à leur porte.Déjà, il y instaurait un style particulier (entre David Lynch et Stephen King) qu’on retrouve dans son nouvel ouvrage. Helena raconte le destin de quatre personnages dans l’Amérique profonde qui n’auraient jamais dû se croiser. Il y a Hayley, future golfeuse professionnelle qui suit les ambitions de sa défunte mère et prend la route vers un tournoi important. Il y a Norma, mère de famille « modèle » qui va la secourir après une panne sur le bord de la route. Il y a son aîné Graham qui lui trouvera un garagiste. Et puis, il y a Tommy qui est tourmenté par un être étrange et verra en Hayley une partenaire potentielle.

Par son éclatement en ces quatre points de vue narratifs, Jérémy Fel tisse une toile diabolique à laquelle il est impossible d’échapper. En utilisant les codes du thriller, l’auteur nous prend à son jeu et ne nous lâche qu’une fois les 700 pages parcourues. Il structure son histoire comme un scénario de cinéma. Le premier acte présente les personnages, les met en présence puis arrive le drame qui va tout faire éclater. Cependant, même s’il y a des mystères dans son histoire, leur résolution n’est pas une fin en soi.

Héléna traite de deux sujets qui se rejoignent aisément : les êtres blessés et la famille. Il nous dépeint des personnages dont la chute semble inexorable soit par leur passé compliqué, soit par les actes qu’ils sont amenés à exécuter. On les regarde explorer leurs zones d’ombres qu’ils ne soupçonnaient pas. Ce qui frappe dans la plume de Jérémy Fel, c’est qu’il ne juge jamais ses personnages. Il n’exerce ni de condamnations, ni de fascination : il les scrute. Il nous accompagne dans la quête de leurs fêlures. Il pose également la question de ce qui lie des parents à leurs enfants, de ce qu’une mère est prête à faire pour protéger les siens. La radiographie de la famille que nous propose l’auteur est acerbe mais finalement assez juste et touchante. Certaines pages sont d’un lyrisme libérateur.

Héléna est notre premier coup de cœur cette rentrée littéraire. Il a toutes les qualités rythmiques d’un bon « page-turner » accompagnées d’un sens aigu de la psychologie de ses personnages. Par un style simple mais jamais simpliste, il nous fait entrer dans leurs têtes et partager leurs dilemmes successifs. En ce sens, il s’inscrit dans la droite lignée des meilleurs romans du maître Stephen King, un des rares capables de faire de ses romans fantastiques de vraies œuvres de littérature. Il est donc essentiel de découvrir enfin ce jeune auteur et de lui donner la place qu’il mérite dans le paysage littéraire français. À ne pas manquer !

Un article de Florian Vallaud

 

Get out

Get out, Thriller USA (2017)

Réalisé par Jordan Peele

Sortie en salle le 03 Mai 2017

Chris et Rose filent le parfait amour depuis plusieurs mois, bien assez longtemps pour que la jeune femme organise une première rencontre avec ses parents, couple de médecins blancs, bourgeois et aisés. Un projet qu’appréhende Chris, jeune noir issu de milieu modeste, malgré les propos rassurants de Rose. Comme prévu cependant, l’accueil est chaleureux. Peut-être un peu trop chaleureux d’ailleurs. Et à mesure que les incidents se multiplient, il devient urgent de découvrir les secrets de cette famille trop blanche pour être honnête.

Get out regroupe deux caractéristiques qui me font généralement fuir les salles de cinéma. En premier lieu, son succès surprise au box-office américain entretient le buzz autour de lui et en a fait un film particulièrement attendu sous nos latitudes. En second lieu, il est souvent présenté comme un film d’horreur (populaire donc), le genre cinématographique à même d’attirer dans les salles un public parfois difficile (ou pour ceux que les euphémismes rebutent, des hystériques déchaînés). Par acquis de conscience, et de certaines circonstances impliquant l’autre rédacteur officiant sur Culturotopia, la tâche m’était échue de visionner seul le film de Jordan Peele et de le chroniquer. C’est sans à priori, mais sans enthousiasme particulier non plus, que j’ai eu l’occasion de le voir, mais c’est totalement convaincu que j’en suis sorti.

Car pour son premier film, Jordan Peele signe un thriller qui n’a pas à rougir devant les ténors du genre, tant par sa distribution que sa direction, en tout point maîtrisées. Daniel Kaluuya et Allison Williams campent à merveille ce couple noyé par les mœurs bizarres de leurs hôtes, Kaluuya particulièrement, avec son personnage rongé d’abord par la gêne d’être soudainement plongé en « zone blanche », puis par l’anxiété à mesure que les événements basculent dans l’étrange. Les seconds rôles ne sont par ailleurs pas en reste avec, dans la peau des intrigants parents Armitage, Bradley Whitford et surtout Catherine Keener, qui soutient avec rigueur son rôle d’inquiétante psychiatre toute en retenue. Get out nous cerne de personnages tous plus malaisants les uns que les autres.

Il est difficile de prendre Get out en défaut tant chaque détail avancé par son réalisateur se révèle avoir son intérêt dans le déroulement de son œuvre. Là où l’histoire familiale de Chris Washington aurait pu n’être qu’un moyen d’offrir un peu d’épaisseur à un personnage dont on sait finalement peu de choses, elle révèle en fait avoir une réelle utilité jusque dans les dernières minutes. Tout juste peut-on opposer que l’étrange moyen dont usent les Armitage pour atteindre leur but pourrait être qualifié de farfelu. Et même là, Peele peut se permettre de botter en touche. Expliquer n’est que prétexte. Comme le clou planté dans le mur, elle ne sert qu’à soutenir le tableau que nous dépeint le réalisateur, à savoir comprendre précisément les raisons de ce malaise permanent provoqué par les Armitage et leurs amis, et l’horreur qui émane de leurs projets. Néanmoins, l’horreur du film s’arrête à ce qu’il dénonce (le racisme, est-il encore besoin de le préciser ?), avec un certain brio, il faut bien le reconnaître, même si on pourra peut-être lui reprocher un manque de portée. Difficile cependant d’expliquer l’intérêt du postulat de Peele sans déflorer son intrigue, même si on peut dire sans prendre de risque que nous somme loin des racistes les plus évidents (Oubliez donc les fantômes blancs à chapeaux pointus et autres croix brûlées).

Get out est un thriller qui sait instaurer et maintenir une ambiance dérangeante, qu’il contrebalance avec un humour surfant sur les stéréotypes racistes, certes pas toujours en finesse. On ne peut que saluer l’immense travail accompli par Jordan Peele pour brouiller les pistes, qu’elles brillent par leur absence, ou qu’on nous les assènent à force d’humour et d’évidence au point que même les plus ridicules et les plus simplistes paraissent plausibles. De bout en bout, Get out distille un suspense parfaitement maîtrisé par son réalisateur-scénariste, et bien malin (ou chanceux) celui qui saura deviner qui du chasseur ou de la proie parviendra à s’en tirer.

Un article de GBP

L’empire des semblants

Mademoiselle (2016)

un film de Park Chan-Wook

drame, thriller, érotique

avec Kim Min-Hee, Kim Tae-Ri, Jung-Woo Ha

Les États-Unis ont David Fincher, la Corée du Sud a Park Chan-Wook. Si les similitudes entre les deux artistes ne vous sautent pas immédiatement aux yeux, c’est qu’il faut davantage vous pencher sur l’approche cinématographique des deux, et avant tout leur conception du thriller sur grand écran. En plus d’une esthétique qui enjôle le spectateur, les deux mènent la narration avec une maîtrise de la mise en scène de bout en bout. Ils transcendent leur art quand il leur vient l’idée d’adapter une histoire pré-existante. Pour Fincher, c’était Gone Girl. Pour Park Chan-Wook, c’est le magistral Mademoiselle sorti en salle ce 2 Novembre 2016. La qualité est à tous les niveaux et c’est à ne pas comprendre comment il a pu repartir de Cannes sans un prix.

Adapté d’un roman de la galloise Sarah Waters paru en 2002, Chan-Wook transpose son histoire dans les années 30 en Corée alors occupée par les japonais plutôt que de conserver l’angleterre victorienne du roman. Sook-Hee, jeune voleuse d’un groupe de receleurs, est amenée à changer d’identité et entrer au service de Hideko, riche demoiselle qui vit avec son oncle. Celui-ci la forme d’une bien étrange manière depuis son enfance et espère bien l’épouser. Mais Sook-Hee a été placé par un soi-disant Comte qui vise l’héritage de la demoiselle et compte bien utiliser la servante comme complice. Un rapprochement imprévisible entre les deux jeunes femmes va changer la donne alors que le piège se referme sur les personnages…ou sur les spectateurs.

Pour que cette histoire de machination et de faux semblants fonctionne, Chan-Wook utilise tous les éléments en son contrôle. Le scénario se joue des spectateurs en l’amenant à déduire certaines choses qu’il croit maîtriser pour ensuite leur montrer sous un nouveau jour. Le film est découpé en trois grands actes qui se suivent, s’enrichissent, se mélangent ou se contredisent. A l’image d’un roman policier, le scénario nous ébranle dans nos certitudes et nous assène de grosses révélations pour nous tenir en haleine. La réalisation sert cette écriture complexe en la rendant fluide et aisée à suivre. Mais elle joue aussi sur ce qui est visible ou non. Il y a parfois des éléments dans l’image qu’on ne remarque qu’après coup. C’est la force d’un bon conteur et c’est essentiel pour un thriller.

Au delà de la machination, la sexualité est un des moteurs du film. Pour être plus juste, il s’agit de la sexualité comme un interdit qu’on brave. C’est probablement une des raisons qui a poussé le réalisateur à situer son histoire dans la Corée des années 30. Tout devient plus sulfureux, plus interdit. A notre époque, les événements seraient anecdotiques. L’oncle de la demoiselle possède une collection de livres érotiques évoquant le sado-masochisme, ce qui est déviant pour l’époque. La relation entre les deux femmes n’en est pas moins interdite et c’est ce goût de transgression qui donne au film ses scènes les plus belles et les plus sensuelles. Du simple effleurement aux étapes supérieures, tout est filmé avec retenue et souci de l’esthétique qui rendent ces instants d’une beauté terrassante. La caméra est l’image des personnages : très timide au départ puis elle prend de l’assurance jusqu’à les suivre dans leurs égarements. Le sexe est tout d’abord outil de la machination, pervers pour finir par être libérateur.

Mademoiselle est un plaisir de tous les instants et comble le spectateur sur tous les tableaux : thriller, réalisation, jeu d’acteurs. Il se pose comme un des plus beaux films de cette fin d’année 2016 et totalement inratable.

Un article de Florian Vallaud