Le jeu des mille francs

Mille Francs de récompenseRésultat de recherche d'images pour "mille francs de récompense theatre aquarium"

Une pièce de Victor Hugo

Mise en scène de Kheireddine Lardjam

Avec Maxime Atmani, Azeddine Benamara, etc

Du 22 Mars au 8 Avril 2018

Au Théâtre de l’Aquarium (75)

Glapieu, repris de justice en cavale, se réfugie dans une maison pour échapper aux agents de police. C’est ainsi qu’il assiste à un drame familial. Rousseline, financier sans scrupules, saigne aux quatre veines la famille de Cyprienne afin d’obtenir sa main. Un chantage financier de 25 000 francs monté de toutes pièces. Tel un Robin des Bois des temps modernes, Glapieu ne pourra pas laisser cette arnaque impunie.

Tenons-nous le pour dit : Victor Hugo a écrit des comédies ! Ce n’est pas une surprise pour les hugoliens les plus avisés que l’auteur des Misérables aimait à mêler dans son théâtre drame et comédie. C’est la base même du théâtre romantique qu’il a théorisé. Mais c’est déjà moins connu qu’il ait écrit une pure comédie dont le rythme, les rebondissements et les répliques cinglantes font penser à Feydeau et Labiche. C’est durant son exil à Guernesey qu’il écrit Mille Francs de Récompense, une charge féroce envers les milieux financiers qui gangrènent son époque et ruinent jusqu’aux petits bourgeois. Le metteur en scène Kheireddine Lardjam s’empare de ce texte pour en montrer la résonance évidente avec notre monde capitaliste d’aujourd’hui. Le résultat est inégal.

Comme il est de coutume chez Hugo, le texte est bon. La satire est efficace, les bons mots pleuvent et, bien que le rythme soit parfois handicapé par quelques discours politique trop longs, il ne fait encore aucun doute qu’il s’agit là d’une pièce d’un des monuments de la littérature française. Ce texte est servi par des comédiens impeccables dont on ressent le plaisir de distiller chaque réplique pour en tirer la saveur. Maxime Atmani (Glapieu) et Azeddine Benamara (Rousseline) sont les capitaines de cette belle équipe et amène la comédie à son meilleur.

Nous sommes toutefois plus réservés sur la mise en scène. Si l’idée de mettre cette histoire dans une époque contemporaine pour nous en faire comprendre la modernité est plutôt bien vue, certains choix laissent le spectateur dans une perplexité abyssale. Certains gags visuels sont connus pour leur efficacité en tout temps mais, en les déconnectant de toute logique interne au texte, Lardjam leur fait perdre leur potentiel comique. On en vient à se dire qu’on aurait aimé pouvoir en rire mais que ce n’était pas le bon moment. Plus gênant encore, certains choix qui caractérisent les personnages paraissent obscurs : pourquoi avoir fait de Rousseline un travesti nocturne ? Si c’est pour montrer la dualité du personnage, on l’a compris bien avant. Si c’est pour en montrer la perversité, le sous-texte est déjà plus gênant.

Reste que Mille Francs de récompense est une occasion de voir une pièce trop rarement montée malgré son propos fort et terriblement actuel. On aurait aimé plus de cohérence dans la mise en scène, ce qui aurait donné davantage de relief à la comédie. Cependant, il est toujours plaisant de voir de bons comédiens donner le meilleur d’eux-mêmes pour servir un texte aussi bien troussé que celui de Hugo.

Sans faute !

Cherchez la faute !

D’après La Divine origine de Marie Balmary

Mise en scène par François Rancillac

Avec Danielle Chinsky, Daniel Kenigsberg,

Frédéric Révérend

Du 12 au 23 Décembre 2017

Et du 9 au 21 Janvier 2018

au Théâtre de l’Aquarium (75)

Il y a des textes qui sont ancrés dans la mémoire collective. On les connaît tous par cœur. Du moins, on croit les connaître sans parfois même les avoir lus. La tradition orale les transmets de génération en génération et personne ne questionne plus rien. C’est le cas du plus grand best-seller tous siècles confondus : La Bible. Seuls quelques passionnés professionnels, les exégètes, se penchent encore sur le texte. Ils partent du principe qu’on a toujours pas réellement saisi les tenants et les aboutissants de ce qui est écrit. Chaque nouvelle traduction de l’hébreu apporte son lot de nouvelles interprétations. François Rancillac, directeur du Théâtre de l’Aquarium, a pris l’heureuse décision qu’il était temps de faire un point.

Les spectateurs sont donc invités à se réunir autour d’une table où trois exégètes se disputent sur la question de la « faute » originelle. L’idée est qu’il n’est jamais question de « faute » dans la Genèse. Une heure durant, nous allons être amenés à reprendre le texte et assister à une analyse scrupuleuse et ludique. Nous sommes emportés dans une enquête qui bousculera beaucoup de nos a priori.

Par son dispositif de mise en scène, François Rancillac bouscule les habitudes du public. Il l’intègre à la scénographie et casse la rupture conventionnelle scène / salle. Dès lors, le spectateur est appelé à rester actif. C’est d’ailleurs le seul moyen de profiter pleinement de ce qui nous est offert : rester actif et écouter attentivement la réflexion qui se développe au cours de cette heure dense. Le spectacle s’adresse au plus grand nombre : il est érudit et ludique, complexe mais pas compliqué. Peu importe la confession, c’est le texte qui importe. Les croyants y trouveront des choses, les athées y verront une étude de texte passionnante.

Le spectacle est porté par trois comédiens investis qui incarnent tellement leur personnage, qui porte leur propre prénom, qu’il est souvent difficile de se rappeler qu’on est dans un spectacle. Ils font même, à l’occasion, participer le public au jeu. Le lien qui s’établit alors est rare et le spectateur se prend au jeu de feuilleter le corpus de texte qui lui est confié pour mener lui aussi l’enquête.

Cherchez la faute ! est un spectacle ludique, éloquent et d’une richesse enthousiasmante. Ce serait une erreur de s’arrêter à son sujet tant il dépasse la dimension purement religieuse. C’est une enquête passionnante et une redécouverte d’un texte fondateur aux interprétations multiples.

Un article de Florian Vallaud

Le Combat continue…

Angels in America

Une pièce de Tony Kushner

Mis en scène par Aurélie Van Den Daele

Avec le Deug Doen Group

Du 15 Novembre 2017 au 10 Décembre 2017

Au Théâtre de l’Aquarium (Paris 12)

Dans les années 80, un fléau plus important que Reagan touche les États-Unis. Il décime à tour de bras et aucun super-héros n’a pu l’arrêter. L’auto-proclamée « patrie de Dieu » s’est vue terrassée par un mal qui touchait le reste de monde, sans origine et sans mobile. Un adversaire invisible. On lui a donné beaucoup de noms différents. La plupart de ses victimes sont officiellement mortes d’un « cancer ». On le qualifiait de « cancer des homosexuels et des drogués ». Le SIDA, puisqu’il faut bien écrire son nom, faisait son apparition.

En 1992, quasiment sept ans après le début du carnage, le dramaturge américain Tony Kushner se saisit du sujet pour en faire une pièce poétique et incandescente qui fait appel à l’imagerie religieuse pour transcender son sujet. Le succès est tel que la chaîne à péage HBO en fait une adaptation culte avec, entre autres, Al Pacino et Meryl Streep. Les nombreux problèmes de mise en scène que la pièce pose et sa durée (4h30) en font une des œuvres trop rarement montée en France. La belge Aurélie Van Den Daele, artiste associée au Théâtre de l’Aquarium, relève ce défi avec brio.

La pièce confronte différents personnages à leur séisme intérieur en regard de l’apparition de la maladie. A l’instar de celle-ci qui annihile les défenses immunitaires, Tony Kushner nous narre des êtres qui voient leurs barrages céder et se retrouvent submergés. Les boites dans lesquelles ils se sont enfermés deviennent irrespirables, ils doivent en sortir. Aurélie Van Den Daele concrétise cette idée sur scène en créant un double espace. D’un coté, un espace ouvert qui évoque tour à tour une rue, une salle d’attente d’un hôpital, etc. Les comédiens définissent le lieu par leur jeu précis et terriblement vivant. L’esprit du public fait le reste.

De l’autre, une cage de verre figurant un bureau, un appartement, ou encore une boîte de nuit tel un aquarium géant dans lequel les personnages tournent. Elle le sature souvent de fumée, donnant une impression de monde à la fois irréel et étouffant. C’est également ainsi qu’elle justifie les apparitions hallucinatoires du malade Prior ou de la dépressive Harper. C’est simple et pourtant, il fallait y penser. Le texte, pourtant compliqué, est rendu cristallin.

Une des autres bonnes idées de mise en scène est l’utilisation du surtitrage. Il rythme le spectacle avec des codes de séries télés : les deux parties du spectacles sont renommées « saisons », des blocs de scènes deviennent des épisodes. Cela peut paraître anecdotique. On peut penser que c’est devenu à la mode d’utiliser ces codes pour moderniser les pièces. Il n’en est rien. Cela créé une vraie dynamique qui permet de voir filer les 4h30 de spectacle sans jamais sentir une baisse de régime.

Angels in America est une réussite à tous les niveaux. À voir en intégrale ou en deux soirées, le spectacle fait partie de ses moments de théâtre qui ne laissent pas le spectateur indifférent. Il l’imprègne au plus profond et opère un choc émotionnel dans la durée. L’autre bonne idée est d’avoir intégré ce spectacle dans le cadre d’un festival queer « over the aquarium » dans des lieux partenaires parisiens articulé sur 8 temps forts. C’est la démonstration d’une conscience de l’importance de ce genre de démarche à une époque où certains croient, à tort, que le SIDA n’est plus une menace et que l’homosexualité est entrée dans la norme.

Un article de Florian Vallaud