Un spectacle brillant-ine

Grease – Le Musical

de Jim Jacobs et Warren Casey

Adaptation française : Nicolas Engel

Mise en scène : Martin Michel

avec Alexis Loizon, Alyzée Lalande…

Au Théâtre Mogador depuis le 28 Septembre 2017

Les plus renseignés d’entre vous le sauront, la saison 2016-2017 a été une année noire pour Stage Entertainment, célèbre société de production derrière les succès parisiens du Roi Lion, Mamma Mia ou encore La Belle et la Bête. Quelques jours avant le début de leur nouveau spectacle, Le Fantôme de l’opéra, les sous-sols du Théâtre Mogador prenaient feu. De nombreux décors étaient atteints, entraînant l’annulation du spectacle et la fermeture du théâtre durant un an. Pour des raisons financières et le bien-être des équipes, il était essentiel de relancer au plus vite la machine avec un spectacle qui sent bon l’énergie et la renaissance. Grease semblait le remède tout indiqué. C’est peu dire que le retour de Stage Entertainment était attendu du public et le défi était énorme. Il est relevé haut la main avec un spectacle excellent en tout point.

L’histoire est très populaire : Danny ( Alexis Loizon) et Sandy (Alyzée Lalande) vivent un magnifique amour d’été. Mais la rentrée scolaire semble devoir les séparer. Danny retourne alors frimer auprès de ses amis sans savoir que sa belle et naïve « blondinette » fait aussi sa rentrée dans le même lycée. Ce sont alors deux mondes qui s’affrontent pour espérer, au final, se réunir. Le film de 1978 avec John Travolta et Olivia Newton-John est un classique et fait partie de la mémoire collective. C’est donc avec une valeur sûre que la production a choisi de rouvrir son théâtre rénové. Quelques nouveautés ont ainsi été apportées au lieu telles que les lovers seats du premier rang, ou un surtitrage anglais pour attirer le touriste. Mais « valeur sûre » ne veut pas dire « céder à la facilité ».

Pour la première fois de son histoire française, Stage Entertainment offre une mise en scène originale. En effet, ses précédentes productions étaient toutes des reprises de versions déjà existantes. Ici, tout a été réinventé : des décors aux arrangements en passant par les chorégraphies. De gros moyens ont été mis en œuvre pour donner du relief au spectacle sans pour autant être tape-à-l’œil. La scénographie est construite autour de l’idée d’un jukebox géant dont les éléments bougent pour créer des espaces différents. Une plate-forme tournante figurant un disque vinyle offre une mobilité et une fluidité supplémentaire au spectacle. Les couleurs flashy dégagent une fraîcheur bienvenue.

Le casting est au diapason avec la scénographie. Il dégage une énergie et une implication qui force l’admiration. Chaque comédien est à 100% : du premier rôle jusqu’au danseur de l’ensemble. On retrouve avec plaisir quelques habitués du théâtre Mogador. Alexis Loizon, que nous avions découvert en Gaston dans La Belle et la Bête, campe un Danny plus vrai que nature : arrogant, sexy mais touchant. Alyzée Lalande est crédible en Sandy jeune, candide et attachante. Notre petit cœur bat aussi pour Emmanuelle N’Zuzi qui a tout compris au rôle le plus ambigu de l’œuvre : Rizzo. Elle en fait un personnage loin de la réputation de méchante qu’elle peut avoir. On y découvre une Rizzo complexe qui veut avoir l’air adulte avant même d’être une adolescente. Malgré leurs seconds rôle, nous restons très friands de Sarah Manesse et Alexandre Faitrouni. Celui-ci offre encore une fois la démonstration de son talent burlesque avec le personnage d’Eugène, souffre-douleur attitré des T-Birds et assistant de la proviseure. Il déverse des torrents de rire dans la salle.

Grease – Le Musical est, à n’en pas douter, l’un des spectacles musicaux de la saison. Il offre ce qu’il faut de moments entraînants pour égayer un quotidien pas toujours rose. C’est un retour gagnant pour Stage Entertainment. Nous leur souhaitons beaucoup de succès mais sommes, malgré tout, impatient de connaître la teneur du futur spectacle annoncé comme un « événement » par Laurent Bentata, le Directeur Général, dans certaines interviews. Affaire à suivre.

Un article de Florian Vallaud

Les Chats envahissent Paris

 Cats,  une comédie musicale de Andrew Lloyd Webber

mise en scène Trevor Nunn

jusqu’au 03 Juillet 2016 au Théâtre Mogador ( Paris)

Une fois par an, les Jellicle Cats se réunissent dans une vieille décharge pour une grande célébration. Ils y décident lequel d’entre eux est digne de se réincarner. Se présentent alors les portraits de chacun des candidats qui vont raconter leur histoire sous le regard bienveillant du vieux Deutéronome. Seule la vieille Grizabella, ancienne chatte adulée, semble négligée de tous. Et qui est ce Macavity, ce mystérieux chat, dont tout le monde semble avoir peur ?

Le sujet de la nouvelle comédie musicale produite par Stage Entertainment est posé, et il ne se développera pas plus que cela. Cats, comédie musicale écrite et composée par le britannique Andrew Lloyd Webber, est une série de numéro musicaux destinés à nous présenter différents chats symbolisant autant de caractères. Pas de situations rocambolesques, pas d’évolutions dramatiques. Juste un enchaînement de portraits variés tant dans leurs histoires que dans leurs styles musicaux. Et c’est probablement ce qui divise tant les spectateurs français à propos de la version présentée jusqu’au 3 Juillet 2016 au Théâtre Mogador. C’est à la suite de critiques mitigées dans notre entourage et sur les sites de billetterie que nous avons décidé de rejoindre la fête des Jellicles. Long, sans queue ni tête (ce qui est un comble pour des chats), une musique parfois à la limite de l’inaudible : les arguments se succédaient pour classer cette production dans les plus mauvaises présentées à Mogador. Mais qu’en est-il réellement ? Où peut bien se trouver le point de rupture avec le public ?

Clairement pas du côté de la production ! La qualité est encore une fois au rendez vous à tous les niveaux. Après nous avoir émerveillé depuis 10 ans avec Cabaret, Le Roi Lion, La Belle et la bête ou plus récemment Le Bal des Vampires , Stage Entertainment fait le choix de nous proposer la version revue et corrigée par Webber présentée à Londres en 2014. Les changements y sont minimes et surtout destinés à moderniser l’œuvre. Le Rum Tum Tugger, présenté comme un chat rebelle, passe ainsi de chat rockeur à chat rappeur. De fait, le rock est beaucoup moins rebelle à notre époque qu’il pouvait l’être lorsque l’œuvre fut créée. Les chanteurs-danseurs sont très bons et la mise en scène ménage quelques surprises visuelles qui ravissent l’œil. Tout ici rend service à la beauté poétique qui imprègne la partition. L’équipe créative originale est aux manettes et cela se sent. Andrew Lloyd Webber, le metteur en scène Trevor Nunn et la chorégraphe Gillian Lynne ont fait tout le succès du spectacle à sa création et font preuve de la même exigence pour l’adaptation française de ce hit du West End. De plus, l’adaptation des paroles, encore une fois confiée à Nicolas Nebot et Ludovic-Alexandre Vidal, arrive à convaincre même si elle demeure moins évidente que sur leurs travaux précédents. Il faut dire qu’il est difficile de faire entrer du français sur une musique exigeante et composée pour une autre langue. Surtout qu’ici, la poésie naît de l’harmonie entre les sonorités des paroles et la variété musicale. Nous entrevoyons ici probablement une des raisons du sentiment de déception d’une partie du public. Cependant, c’est un spectacle quasiment parfait qui nous est proposé, et la prestation de Prisca Demarez dans le tube « Memory » (ici devenu « ma vie), toute en subtilité, n’a pas à rougir de la comparaison avec l’originale.

Pour bien saisir tout l’intérêt du spectacle et ce qui en a fait son succès depuis 1981, il faut en comprendre le contexte. Nous sommes à Londres à la toute fin des années 1970 et Andrew Lloyd Webber a déjà quelques beaux succès à son actif, qu’il partage avec le librettiste Tim Rice : Jésus Christ Superstar (1971) et Evita (1976). Mais il a dans la tête une œuvre qu’il aimerait adapter seul. Depuis tout petit, il est attiré par un recueil de poèmes de T.S. Eliot autour des chats : Old Possum’s book of practical cats. L’explication de l’enchaînement de numéros n’est pas à chercher plus loin.

Et si le spectacle est aussi important dans l’histoire des comédies musicales, c’est qu’elle est l’œuvre d’un jeune trentenaire qui décide de questionner son art et de le mettre au goût de son époque. De fait, il n’est pas le premier à créer une histoire avec un fil conducteur aussi fin qu’une suite de portraits de chats. En 1975, les américains Marvin Hamlisch et Edwards Kleban avaient déjà révolutionné leur monde en proposant A Chorus Line. Ils y brossent les portraits de jeunes danseurs et danseuses se présentant à une audition. Un autre compositeur génial émerge de l’autre côté de l’Atlantique et connaît un succès grandissant avec ses thèmes déroutants aux frontières de l’opéra contemporain et ses chants surgissant parfois de la musique comme des cris : Stephen Sondheim dont le Sweeney Todd est présenté en 1979. Dans le même temps, les spectacles de danse contemporaine se développent et connaissent un succès retentissant. Webber va s’inscrire dans ces mouvances, quitte à bousculer un art qui divertit souvent plus qu’il ne fait de propositions artistiques. Il mélange alors toutes ces influences pour présenter un spectacle entièrement chanté et dansé, ce qui n’était jamais arrivé jusque là sur la scène londonienne. Cats est intéressant en ce qu’il propose un bilan de ce qui existait jusqu’alors sur la scène londonienne, avec notamment un sublime numéro de claquettes dans l’acte 1, et des pistes de réflexions pour l’avenir. C’est une œuvre composite : à la fois cabaret et ballet contemporain.

Seulement voilà, pour en saisir toutes les nuances, il faudrait que le public français ait autant d’années d’expérience que les anglo-saxons en terme de comédies musicales. Or, cela fait seulement dix ans que Stage Entertainment et le Théâtre du Châtelet, tentant une approche différente, nous offrent des œuvres de qualité et qui véhiculent cette culture de Broadway. Le paradoxe est là : Cats est peut être trop avant-gardiste pour un public pour qui comédie musicale est synonyme de grands ensembles qui chantent et dansent, apportant avec eux une histoire qui se raconte et des émotions qui vous submergent. Mais c’est une expérience nécessaire que d’aborder d’autres œuvres plus exigeantes que les adaptations de films ou de Disney qui nous ont été présentées jusqu’ici. Ce n’est pas un hasard si la prochaine production à Mogador continue le cycle Webber. En effet, à partir d’Octobre 2016, un sommet de la comédie musicale investira les lieux et réinvestira la ville où son mythe est né de la plume de Théophile Gauthier : Le Fantôme de l’opéra. Si elle est plus facile d’accès que Cats, cette œuvre est née de la même plume 5 ans plus tard et n’aurait pu être aussi aboutie si il n’avait pas travaillé sur les chats avant.

Si l’aspect « expérimental » de l’œuvre peut laisser sur le carreau les amateurs de grandes envolées lyrico-romantiques, nous ne saurions trop vous conseiller de vous laisser tenter et tâcher de profiter au mieux de ces bulles poétiques qui naissent de ces destins de chats. Pour ceux qui ne pourraient pas se rendre à Mogador, ou voudraient prolonger l’expérience en version originale et voir le casting de 1981, le spectacle est toujours disponible en DVD chez Universal. Notez qu’il est très rare qu’un spectacle de Broadway soit filmé et commercialisé. Il n’y a donc plus aucune raison de ne pas rejoindre la fête des Jellicles Cats.

Article rédigé par FV