« Comédiens ! » au Théâtre de La Huchette

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Une comédie musicale de

Eric Chantelauze et Samuel Sené

Musique de Raphaël Bancou

Mise en scène de Samuel Sené

Avec Marion Préïté, Cyril Romoli

Et Fabian Richard

Jusqu’au 1erSeptembre 2018

Au Théâtre de la Huchette (75)

Dans le monde du théâtre parisien, le Théâtre de la Huchette tient une place toute particulière. Ouvert en 1948, il a longtemps été considéré (à tort) comme un musée consacré à Eugène Ionesco. En effet, La Cantatrice chauveet La Leçons’y jouent sans interruption depuis 61 ans dans leur mise en scène d’origine de Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier. Mais ce serait omettre leur objectif de création qui se fait de plus en plus fort ces dernières années. Durant notre périple avignonnais, nous avons eu l’occasion de revenir sur La Poupée Sanglante qui est né dans cette salle. Il y aussi eu L’Écume des Jours.

Pour célébrer le soixante-dixième anniversaire de la Huchette, son directeur Franck Desmedt demande à Eric Chantelauze et Samuel Sené d’écrire un spectacle qui se déroulerait à l’époque de l’ouverture. Le résultat est un succès qui ne se dément pas et qui fut couronné de 5 Trophées de la Comédie Musicale. Il nous fallait comprendre ce qui se tramait derrière tout cela et nous avons profité des représentations estivales pour rattraper notre retard.

  1. Pierre, metteur en scène lyonnais, monte à Paris avec sa femme Coco pour jouer son grand succès Au Diable Vauvert sur une scène toute neuve : Le Théâtre de la Huchette. Mais, en ce jour de première, les problèmes s’accumulent. Le plateau est trop petit pour accueillir la mise en scène habituelle et le troisième comédien doit être remplacé par Guy, ancien camarade du conservatoire de Coco. L’urgence, la fragilité de la situation et le thème du spectacle vont mettre les trois protagonistes sous pressions.

Démarrant comme un vaudeville classique dans lequel la légèreté et le rire sont de mise, le spectacle dérive lentement vers quelque chose de plus profond. On sent que sous la surface se cachent bien des drames. Comment pourrait-il en être autrement quand on se pose sous le double patronage de l’opéra Pagliacci de Leoncavallo (qu’on vous conseille pour son intensité décuplée par sa brièveté) et de Othello de Shakespeare ? L’intelligence de Eric Chantelauze et Samuel Sené est de prendre le public par la main pour l’emmener où ils veulent sans qu’il s’en rende compte. Nous ne vous parlerons pas du ressort important du spectacle pour ne pas gâcher le plaisir, mais on a rarement vu un tel retournement amené avec une telle subtilité. Le texte joue sur toutes les gammes d’émotions avec la même virtuosité qu’on avait décelé dans La Poupée Sanglante. Les différentes couches du spectacle se dévoilent petit à petit et sans jamais forcer le passage révélant les thèmes de la frustration artistique, la jalousie, mais aussi la frontière très fine entre le comédien et son personnage. C’est le rêve de tout dramaturge.

La mise en scène de Samuel Sené est en harmonie avec ce texte subtil. Il captive le regard tout au long du spectacle et parvient à instaurer une atmosphère pesante quand c’est nécessaire. De fait, le spectateur se prend une claque et ressort du théâtre hagard. Le texte ne peut avoir ce résultat seul. C’est uniquement porté par une mise en scène qu’il déploie son artillerie lourde. De plus, Samuel Sené s’arrange merveilleusement avec le petit plateau du théâtre de la Huchette. Son décor est évolutif et, comme il s’agit de répétitions, est mis en place par les comédiens eux-mêmes. On évite alors les longs noirs qui, parfois, ralentissent le rythme. Il offre également une des scènes les plus hypnotisantes qu’il nous ai été donné de voir sur une scène avec le personnage de Pierre se maquillant devant son miroir. Avec cette scène, le spectacle bascule définitivement vers une autre strate.

Le trio de comédiens porte la pièce avec force et un jeu d’une sincérité déconcertante. Les trois donnent l’impression d’un documentaire tant ils sont justes dans leurs répliques. C’est aussi pour marquer une réelle différence avec le surjeu du vaudeville Au Diable Vauvert où ils semblent prendre plaisir à réutiliser les codes de jeu de l’époque.

Marion Préité, que nous avions adoré dans Les Aventures de Tom Sawyer le Musical, campe une Coco pleine de rêves frustrés qui compte bien utiliser son retour sur Paris pour corriger le tir. Elle aime son mari mais elle aime encore plus son métier. Cyril Romoli est, quant à lui, la boule de fraîcheur du spectacle. Son personnage un peu lunaire assure la comédie sans soucis qu’il s’agisse de composer des accents improbables ou d’avoir un tic qui tombe toujours au mauvais moment. Quant à Fabian Richard, sa plongée au fur et à mesure du spectacle est proprement stupéfiante. Il va chercher des émotions au plus profond pour offrir un personnage torturé crédible. Ils vont tous d’ailleurs tellement loin qu’il leur faut quelques instants aux saluts pour sortir d’une sorte de léthargie.

Comédiens ! est drôle et intense. Ses numéros chantés et dansés entêtent et nous font même parfois claquer des doigts. Mais c’est bien plus que cela. C’est un spectacle intelligent qui distribue ses cartes avec parcimonie pour abattre son jeu dans une troisième partie surprenante. Après La Poupée Sanglante et L’Écume des jours, le Théâtre de la Huchette se pose définitivement comme un lieu de création qui ose. Si vous ne l’avez pas encore vu, foncez. Et si vous l’avez déjà vu, vous savez que vous devez y retourner.

Un article de Florian Vallaud

copyright photo : Lot

Jack, l’éventreur de Whitechapel

Jack L’éventreur de Whitechapel (2018)Résultat de recherche d'images pour "jack l'éventreur trévise"

livret : Guillaume Bouchède et Jean Franco

Musique : Michel Frantz

Mise en scène : Samuel Sené

Les Lundis à 19h30 et les mardi à 21h30

Au Théâtre Trévise (75)

Londres 1888. Alors que l’Angleterre est en plein essor industriel, le quartier de Whitechapel abrite les couches les plus pauvres de la ville. Misère, vols, prostitutions, mortalité infantile, pollution, violences… Le district regroupe ce qu’il y a de pire. C’est alors qu’entre septembre et novembre, une série de meurtres va frapper une population déjà mise à mal.

Films, livres, courts-métrages… Tout le monde connaît le mythe de « Jack l’éventreur » et beaucoup ont voulu réaliser des œuvres à ce sujet. Mais il est vrai que nous n’avions pas encore eu droit à la Comédie Musicale. C’est maintenant chose faite.

La première chose que nous allons retenir de ce spectacle est la mise en scène. Samuel Sené et Elisa Ollier arrivent à nous plonger dans l’histoire, à y mettre une ambiance angoissante mais pas pesante. Et c’est important de le préciser.

Le livret de Guillaume Bouchède et de Jean Franco veut, quant à lui, se rapprocher le plus de ce que l’on sait de ces meurtres, à commencer par les 5 victimes canoniques reliées à ce jour au tueur en série : Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly. Alors évidement, la première chose que l’on se dit avant d’y aller c’est « Comment vont-ils réussir à représenter les meurtres sur scène ? ». Et c’est là qu’intervient l’intelligence de la mise en scène.

Métaphores, images, textes, lumières et chant, tout est fait pour mettre les spectateurs dans l’angoisse de ce qui se passe. Et c’est réussi.

Le livret retrace également le climat du Londres de l’époque.

Une Angleterre industrielle et prospère mais injuste, où les riches sont très riches et les pauvres très pauvres.

Une Angleterre qui se sent délaissée par sa Reine en plein deuil et ainsi doute de la Couronne.

Une Angleterre qui voit arriver un flux migratoire important. Une arrivée d’étrangers qui va donner lieu à des méfiances, des défiances et un bon nombres d’accusations plus ou moins fondées quant à l’identité de Jack.

Quant à la mise en scène,elle réserve d’autres surprises mais il faudra y aller pour les découvrir.

Notons ensuite le talent et l’implication des comédiens. Chacun tient son rôle à la perfection et arrive à jouer avec les émotions qui donnent corps à cette œuvre et à ses personnages. Nous saluons tout particulièrement le duo d’inspecteurs interprété par Jean-Baptiste Darosev et Julie Costanza. Ce tandem fonctionne car ils arrivent à donner une légèreté nécessaire à la pièce sans pour autant éclipser l’atmosphère angoissante du sujet.

Mention spéciale également pour les chorégraphies des numéros d’ensemble ainsi que les magnifiques costumes réalisés à base de coupures de presse afin de montrer toute la couverture médiatique que ces crimes ont eu à l’époque.

Nous avons cependant une réserve en ce qui concerne la partition musicale. Notamment la partition Chant.

Quand nous écoutons cette comédie musicale, impossible de ne pas sentir l’influence américaine de Stephen Sondheim. Cependant, à vouloir trop utiliser certaines dissonances musicales dans une œuvre, on prend le risque de transformer la mélodie en fausseté. La frontière est subtile et est, malheureusement, souvent franchie ici.

Malgré ceci, « Jack : L’éventreur de Whitechapel » est un spectacle à ne surtout pas rater car il fait partie de ces spectacles qui vous reste en mémoire, qui vous marque par sa mise en scène et les effets qu’elle vous procure. Cette œuvre arrive à redonner vie à l’un des mythes les plus angoissants du XIXème sicècle.

Pari Réussi.

La vraie question maintenant est « Oserez-vous l’aventure ? » .

Un article de Quentin Gabet