Entretien avec un humain

L’Odyssée d’HakimRésultat de recherche d'images pour "l'odyssée d'hakim tome 2"

Bande-Dessinée

Par Fabien Toulmé

Édité par Delcourt

Sortie le 29 Août 2018

 

Au travers d’une série d’entretiens, Fabien Toulmé a mis en image le récit d’Hakim, un jeune réfugié syrien, de sa vie en Syrie avant les premières manifestations jusqu’à la véritable odyssée qui l’a mené de la banlieue de Damas jusque dans le sud de la France, où l’auteur l’a rencontré.

À la fin de l’année 2010, le monde arabe commence à frémir, et finit par entrer en ébullition au cours des deux années suivantes. Un enchaînement de manifestations qu’on appellera le Printemps Arabe secoue nombre de régimes autoritaires, autocratiques et autres oligarchies. Une contestation qui finira par atteindre un pays plutôt méconnu dans nos contrées, la Syrie. La suite, nous la connaissons. Du moins, nous la connaissons vue au travers du prisme des médias. Des manifestations, qui dégénèrent finalement en guerre civile, où divers acteurs étrangers prennent part, qui pousse des millions de personnes à fuir leur pays la mort dans l’âme. Et si le conflit a cessé de faire les gros titres, le drame des réfugiés se poursuit, inexorablement.

Et l’une des facettes de ce drame, c’est sans doute le nombre. Alors que médias et gouvernements se battent à coup de chiffres, au point d’en arriver à éditer des palmarès du nombre de réfugiés ayant tenté de passer les frontières européennes ou du nombre d’entre eux qu’on accepte d’accueillir sur son sol, on en oublie souvent que le nombre est avant tout une accumulation d’unités. Des individus, avec chacun leur passif, leurs espoirs et hélas leurs souffrances. L’Odyssée d’Hakim commence par la rencontre de deux individus, Fabien Toulmé, auteur de bande-dessinée français, et Hakim Kabdi, horticulteur syrien poussé à l’exil. Au cours de nombreux entretiens, l’auteur a plongé au cœur de l’intimité du réfugié et recueilli son récit, pour le mettre en image et nous livrer le témoignage des moments, bons comme mauvais, qui ont émaillés son voyage.

Le résultat, c’est un récit qui se veut au plus près de la réalité, sans misérabilisme ni sensationnalisme. Après un préambule expliquant sa démarche, Fabien Toulmé enchaîne les chapitres, chacun résumant un entretien passé en compagnie d’Hakim et sa famille. Dans ce premier tome d’une série de trois, le quotidien d’Hakim nous dépeint une Syrie qui se délite et un peuple poussé à bout. Fragment de ce peuple, Hakim nous livre l’accumulation d’exactions et la dégradation des conditions de vie de sa famille, tout ce qui l’a poussé à l’exil, mais aussi les petits soucis du quotidien d’un réfugié, ainsi que ses petites victoires. Le récit extraordinaire d’un homme ordinaire, en somme.

L’Odyssée d’Hakim est un projet de longue haleine (il est en gestation depuis 2015), mais ce n’est peut-être pas un mal. En arrivant sur le tard, il nous permet de garder à l’esprit que l’un des pires conflits de cette décennie est encore loin d’être terminé. Un récit prenant qu’on lâche difficilement, et c’est avec une impatience coupable que nous attendons la suite.

Un article de Guillaume Boulanger-Pourceaux

De la puissance du récit

I kill giants.Résultat de recherche d'images pour "i kill giants vf"

 

Bande dessinée

Joe Kelly (Scénario) et Ken Niimura (Dessin)

Édité par HiComics

Sortie le 23 mai 2018

Barbara Thorson n’est pas une jeune fille comme les autres. Elle vit dans un monde magique que ses autres camarades ne voient pas, peuplé de lutins, et surtout de géants, qu’elle se prépare à tuer pour protéger le monde du mal qu’ils répandent. Mais la sinistre réalité est parfois bien plus dure à affronter.

Il aura fallu attendre quelques années pour voir enfin débarquer I kill giantsen France en VF. Dommage que les moins anglicistes d’entre nous aient été privés de cet étonnant récit pendant tout ce temps, mais mieux vaut tard que jamais, d’autant que l’édition concoctée par HiComics est on ne peut plus conséquente, avec une préface de Anders Walter (réalisateur de Chasseuse de géants, l’adaptation de la BD, que nous chroniquerons à partir du 6 juin), une postface de Chris Colombus (producteur du film), une interview pertinente des auteurs, une galerie et des artworks faisant la part belle au travail de Ken Niimura, ainsi que quelques planches traitant avec humour de la relation de travail entre lui et Joe Kelly. Une édition riche donc, qui permettra au lecteur d’appréhender au mieux l’œuvre qu’il tient entre les mains.

Non que I kill giants soit une œuvre difficile à comprendre. Au contraire, l’écriture de Joe Kelly est fluide, claire et plaisante. L’histoire est forte mais loin d’être impénétrable, que ce soit pour les adultes, qui découvriront un récit vif, émouvant, et en même temps empreint de drôlerie, ou pour les plus jeunes qui découvriront en Barbara un personnage d’une incroyable consistance, pas forcément agréable, parfois gênant, mais crédible en diable, et suscitant instantanément l’empathie. Un petit après-midi suffira à parcourir cette aventure fantastique ancrée dans une réalité difficile, mais à n’en pas douter, on en appréciera le texte autant que le trait longtemps après l’avoir refermé. Le style de Ken Niimura répond admirablement au dynamisme du récit par sa capacité à exprimer toute une palette d’émotions à l’aide de quelques traits ou à poser un décor tout en dégradé de gris. L’ensemble est minimaliste, et pourtant, l’action est percutante, les émotions palpables et le petit monde imaginaire de Barbara tout en transparence. Un style qu’on ne pourra pas qualifier de délicat, mais indéniablement efficace. 

I kill giants fait partie de ces récits qui vous emportent, depuis son ouverture jusqu’à son final déchirant, et pourtant scintillant d’espoir. Une œuvre forte qui touche tout le monde et qui mérite d’être partagée avec le plus grand nombre. Un excellent titre, à savourer en même temps que le retour des beaux jours.

Un Article de Guillaume Boulanger-Pourceaux 

Le retour du grand-père prodigue

Rick and Morty – Tome 1. Résultat de recherche d'images pour "rick et morty bd"

Bande dessinée

Zac Gorman (Scénario),

CJ Cannon (Dessin),

Ryan Hill (Couleurs)

Sortie le 24 Janvier 2018

chez Hi Comics

Rick Sanchez, le scientifique déjanté, et Morty, son tremblotant petit-fils, sont de retour pour de nouvelles aventures inédites toujours plus délirantes à travers l’espace et le temps.

Est-il nécessaire de présenter Rick and Morty, la géniale série de Dan Harmon et Justin Roiland ? Savante chimie empruntant autant à Doctor Who sa science-fiction décalée et ses personnages fantasques qu’à South Park son langage des plus fleuris, cette série animée est instantanément devenue culte. Et en une poignée de saisons (la saison 4 est actuellement en production), elle est entrée au Panthéon de l’animation au même titre que Les Simpson l’ont fait en leur temps.

Mais réussit-elle pour autant son passage de l’animation au comic-books ? Force est de constater que oui, et le tour de force est d’autant plus impressionnant qu’il se fait sans le concours de ses créateurs originels. Le pari était pourtant loin d’être gagné d’avance, comme pour toute œuvre qu’on fait sortir de son média originel. Mais le trio Gorman, Cannon, Hill a relevé le défi, et on les en remercie, car ce premier tome de Rick and Morty est aussi fidèle à son modèle qu’on puisse l’être.

Tout, ou presque, répond présent en un joyeux festival, du phrasé si particulier, tout en rots et bégayant, de Rick, même s’il perd un peu de son charme à la lecture, aux graphismes dignes d’un story-board de la série. Les auteurs ne se gênent d’ailleurs pas pour faire intervenir des personnages secondaires tels que Condorman ou Terry le terrifiant sans pour autant tomber dans la facilité, en proposant des histoires aussi travaillées que celles de la série. La structure de cet album peut paraître particulière, avec quatre premiers chapitres imbriqués se lisant comme une seule et même histoire, un cinquième faisant office d’histoire subsidiaire, et un recueil final de quelques histoires courtes surtout centrées sur les personnages annexes (Summer, Beth et Jerry principalement). Et même si le dessin peine un peu à retranscrire le dynamisme de la série, l’ensemble n’en est pas moins agréable à lire, en étant aussi drôle et rocambolesque que son modèle.

Ce premier tome de Rick and Morty s’adresse évidemment en priorité aux fans de la série, ne serait-ce que pour les petits détails qui parleront à ceux qui sont déjà un peu aguerri à son univers. Néanmoins, les amateurs de science-fiction décalée qui ne la connaîtrait pas aurait tort de ne pas plonger dans le sillage de ce duo, direction la dimension C-137. Wubba Luba dub dub !

Un article de Guillaume Boulanger-Pourceaux

Petit traité de l’insouciance

Bandette – Vol 1:Presto !

Bande-dessinée

Colleen Coover (Dessin et Couleurs), Paul Tobin (Scénario)

Sortie en Juin 2017

Dans un Paris fantasmé, la séduisante Bandette multiplie les cambriolages pour assouvir son amour des Arts et de l’Histoire. Aidée de ses fidèles complices, elle nargue la police, notamment l’inspecteur Belgique, qu’il s’agisse de lui échapper que de le sortir de situations inextricables.

En BD comme dans tous les médias, tout est affaire de mouvement. À un moment T, un mouvement apparaît, prospère et se répand, prenant soin au passage d’influencer son époque comme les crues du Nil fertilisaient jadis les champs des pharaons. Pendant longtemps, le style franco-belge a régné en maître quasi incontesté sur l’Europe. Tintin, Astérix, Les Schtroumpfs et consorts étaient, et sont toujours, des canons de la BD, traduits en de multiples langues et célèbres dans le monde entier. Le savoir-faire des grands auteurs franco-belge a même su conquérir un monde d’ordinaire peu enclin à accepter et reconnaître la valeur des cultures étrangères. Il n’y a qu’à voir les faibles performances des films étrangers aux USA comparées à celles de leurs remakes. Cependant, et en dépit de leur célébrité, l’influence qu’ils ont pu avoir est toujours restée très limitée. Difficile d’en trouver des traces dans les comics américains ou les mangas japonais. Aujourd’hui, cette hégémonie européenne s’est un peu tassée. Comics et mangas ne sont plus l’apanage des nerds et des otakus, et si nombre de jeunes auteurs européens empruntent leurs styles à ces mouvements, il est beaucoup plus rare que des auteurs anglo-saxons donnent dans le franco-belge. Bandette est la preuve que les mouvements peuvent parfois s’inverser, pour le meilleur qui plus est.

En effet, impossible de ne pas voir Bandette pour ce qu’il est, soit un hommage magistralement exécuté à la BD franco-belge. Tout y est que ce soit dans le style résolument européen (petits yeux et aquarelle) de C.Coover, jusque dans les intrigues invraisemblables résolues par tous sauf ceux qui devraient être capables. P.Tobin se paie même le luxe de donner à son inspecteur à gros nez le doux nom de Belgique (initiales B.D. À ce stade, ça pourrait devenir gênant si l’ensemble n’était pas aussi maîtrisé). La parenté avec Tintin est même palpable, cet inspecteur se révélant au moins aussi inefficace que les Dupond et Dupont (tout en partageant leur bonne volonté), et aussi tonitruant que le capitaine Haddock. Mais que serait un tel personnage sans un héros à la hauteur pour lui répondre. Ou en l’occurrence une héroïne aussi sagace que joyeuse. Rarement on aura pu qualifier aussi justement un personnage de bouffée d’air frais. Tour à tour virevoltante et taquine comme une gamine, envoûtante et séductrice (ou allumeuse, selon la sensibilité de chacun), parfois je-sais-tout agaçante, Bandette se révèle un personnage aux multiples facettes, toutes parfaitement cohérentes, et qui érige l’insouciance en vertu cardinale. Dans l’esprit de Bandette, rien ne vaut de s’inquiéter, ni les braquages avec prise d’otages dont elle doit s’occuper faute de policiers capables de le faire, ni une rivale venue l’éliminer et qu’elle ridiculise à coups de cabrioles et de remarques acerbes. Et autour de son héroïne, Tobin brosse une galerie de personnages que n’auraient sans doute pas renié des auteurs tels que Hergé ou Edgar P. Jacobs.

Comme tout bon comics américain, ce premier tome ne représente que l’introduction d’une longue histoire. Mais EP Éditions a eu la très bonne idée d’y joindre un corpus de récits courts centrés sur les personnages secondaires.

Située au croisement de Tintin, Fantômette et Robin des bois, Bandette ressemble à une déclaration d’amour faite à la BD de notre enfance, sans pour autant oublier les codes de son temps. À moins d’être totalement hermétique à des séries telles que Tintin ou Blake et Mortimer, difficile de trouver une excuse pour ne pas se laisser emporter par la brise Bandette. Presto !

Un article de GBP