« Et si on se mentait plus ? » au Lucernaire

Et si on ne se mentait plus ?Unknown

Une pièce de Emmanuel Gaury et Mathieu Rannou

Mise en scène par Raphaelle Cambray

Avec Maxence Gaillard, Emmanuel Gaury,

Guillaume D’Harcourt, Nicolas Poli, Mathieu Rannou

A partir du 29 Août 2018

À 18H30

Au Lucernaire ( Paris) 

( Vu au Festival d’Avignon 2018)

Le Festival Off d’Avignon, c’est aussi ça. Un enchaînement de hasards, une petite étincelle de chance, un spectacle qui a vingt minutes de retard qui vous fait rencontrer un auteur. Il porte un canotier et une marinière. Il vous parle de son spectacle avec tant de passion et d’amour qu’il vous donne envie d’aller y jeter un œil. Et vous tombez sur un bijou, un spectacle ciselé comme un diamant : une perle.

Chaque jeudi, cinq amis se retrouvent chez l’un d’entre eux pour déjeuner. Mais ce ne sont pas n’importe quels hommes. L’hôte ? Lucien Guitry, le père de Sacha. Les convives ? Jules Renard, Alphonse Allais, Tristan Bernard et Alfred Capus. Leur routine hebdomadaire est réglée comme du papier à musique. Mais en cette année 1901, de petits mensonges vont s’infiltrer dans cette amitié. Est-elle aussi indéfectible qu’ils le croient ?

Le thème principal de la pièce surgit comme une évidence dans ce résumé : l’amitié dans ce qu’elle a de cimentant mais aussi de fragile. L’amitié fonctionne-t-elle sur une vérité frontale ou sur de petits mensonges de convenance ? Mais si ce n’était que le seul attrait de la pièce, on l’a déjà vu ailleurs. Emmanuel Gaury et Mathieu Rannou sont bien plus malins et subtils. En nous racontant l’amitié réelle des esprits parisiens les plus brillants de leur époque, c’est le début du vingtième siècle qu’ils nous peignent en filigrane : une période d’insouciance où les deux guerres mondiales à venir ne sont pas dans les esprits, où l’absinthe n’est qu’un alcool un peu trop enivrant mais qu’on n’imagine pas dangereux. Une période également où les arts de la scène sont en pleine effervescence et dominés par des acteurs comme Lucien Guitry.

Le texte est drôle (parfois même hilarant), fin et utilise un éventail assez large d’émotions. On se surprend à verser des larmes à la fin. Les saillies des personnages sont fidèles à leur légende : spirituelles et visant juste. Ils nous font (re)découvrir des noms bien souvent oubliés ou méconnus de notre patrimoine littéraire. Dès la sortie de la salle, nous n’avons qu’une envie : se ruer sur leurs œuvres pour prolonger un peu de temps avec ces amis qu’on ne veut plus quitter.

Amis à la ville, les cinq comédiens brillent par leur complicité évidente qui donne une épaisseur supplémentaire à l’ensemble. Maxence Gaillard est un Jules Renard frustré de ne pas être encore reconnu. Il porte un regard plein d’envie sur ses camarades déjà au sommet. Emmanuel Gaury incarne un Lucien Guitry plein d’esprit avec une espièglerie communicative. Toujours un sourire en coin, il glisse comme une anguille dans cette amitié : il ne se fait jamais attraper mais est pourtant là. Le Tristan Bernard de Guillaume D’Harcourt est plein de bonhomie, volontiers arnaqueur, souvent une bouteille en main mais jamais méchant. Nicolas Poli, quant à lui, campe un Alfred Capus dont la raideur physique évoque une certaine raideur morale. Il incarne la droiture. Mathieu Rannou s’offre, avec le rôle d’Alphonse Allais, une escapade burlesque réussie. Toujours à contretemps, il évolue comme un personnage de Jacques Tati. Il est lunaire.

Et si on ne se mentait plus ? est, sans conteste, premier dans notre cœur de festivalier. Il cumule un texte subtil et drôle, une distribution impeccable et une mise en scène au diapason de tout ceci. On en ressort charmé. Il est prudent de réserver. Gageons que le succès ne s’arrêtera pas là et nous prédisons un grand avenir pour cette pièce.   

Un Article de Florian Vallaud

Quand hypocondrie rime avec apprentissage de la vie

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Une pièce de Xavier-Adrien Laurent

Et Laura Leoni

D’après le roman de Christian Astolfi

Mise en scène de Xavier-Adrien Laurent

Avec Lucas Andrieu

Jusqu’au 30 Septembre 2018

Les Mardis et Dimanches à 20h

Au Théâtre de la Contrescarpe (75)

La canicule frappe Paris alors que le public attend sagement devant le Théâtre de la Contrescarpe. Les 37 degrés se font sentir, les salles se vident et pourtant, ces gens vont au spectacle. C’est qu’ils ont rendez-vous avec le jeune Hypo qui va leur raconter son enfance d’hypocondriaque convaincu. Des contrats qu’il fait signer à ses parents pour éviter les dangereuses sorties dominicales aux lectures passionnées du dictionnaire médical chez sa Tatie : il va se livrer durant une heure vingt délectable.

Cette pièce à un seul personnage a le mérite d’avoir un texte fin et une folie drolatique communicative. Elle nous présente un être d’emblée attachant par ses faiblesses et ses angoisses qui font échos aux nôtres. Nul besoin d’être hypocondriaque pour se sentir concerné, c’est avant tout notre rapport au monde extérieur qui est abordé avec malice. Au fur et à mesure, les couches se relèvent pour dévoiler un parcours initiatique touchant. On assiste à la naissance d’un adulte qui laisse ses peurs d’enfants pour aborder la vie.

L’interprétation de Lucas Andrieu apporte une plus-value au texte. Du haut de ses 21 ans, il joue de son physique juvénile et de son visage enfantin pour incarner Hypo dans toute sa vérité. On ne pense jamais au comédien mais toujours au personnage. C’est le principe du théâtre me direz-vous, mais il n’est pas rare que les jeunes acteurs éprouvent le besoin de rendre visible l’étendue de leur jeu. C’est avec le temps qu’on apprend à incarner. Lucas Andrieu n’a pas ce problème et se met au service de son personnage. Il déploie une énergie impressionnante et retient l’attention tout au long de la pièce. On ne décroche jamais. Il est drôle, espiègle, tourmenté : il nous rappelle l’enfant qu’on a été.

Afin de nous plonger pleinement dans le monde de l’enfance, Xavier-Adrien Laurent a eu la très bonne idée d’axer sa mise en scène autour de jouets que Lucas Andrieu sort d’un grand coffre. Nous avons l’impression d’être dans la chambre d’Hypo où il décide de nous raconter son histoire, figurines et fioles de médicaments à l’appui. La psyché du personnage devient physique et sert de support à l’imagination.

Hypoest une belle surprise tant cette pièce ne donne pas toutes ses clefs dès le départ. Elle déploie avec ingéniosité sa drôlerie poétique et le talent indéniable de son comédien. Elle sert d’écrin idéal à Lucas Andrieu qui nous démontre qu’il va faire partie des gens à surveiller dans ce métier. Il a beaucoup à offrir et son art est déjà bien développé à son jeune âge. On ose imaginer ce que cela sera dans quelques années.

Un article de Florian Vallaud

« Comédiens ! » au Théâtre de La Huchette

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Une comédie musicale de

Eric Chantelauze et Samuel Sené

Musique de Raphaël Bancou

Mise en scène de Samuel Sené

Avec Marion Préïté, Cyril Romoli

Et Fabian Richard

Jusqu’au 1erSeptembre 2018

Au Théâtre de la Huchette (75)

Dans le monde du théâtre parisien, le Théâtre de la Huchette tient une place toute particulière. Ouvert en 1948, il a longtemps été considéré (à tort) comme un musée consacré à Eugène Ionesco. En effet, La Cantatrice chauveet La Leçons’y jouent sans interruption depuis 61 ans dans leur mise en scène d’origine de Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier. Mais ce serait omettre leur objectif de création qui se fait de plus en plus fort ces dernières années. Durant notre périple avignonnais, nous avons eu l’occasion de revenir sur La Poupée Sanglante qui est né dans cette salle. Il y aussi eu L’Écume des Jours.

Pour célébrer le soixante-dixième anniversaire de la Huchette, son directeur Franck Desmedt demande à Eric Chantelauze et Samuel Sené d’écrire un spectacle qui se déroulerait à l’époque de l’ouverture. Le résultat est un succès qui ne se dément pas et qui fut couronné de 5 Trophées de la Comédie Musicale. Il nous fallait comprendre ce qui se tramait derrière tout cela et nous avons profité des représentations estivales pour rattraper notre retard.

  1. Pierre, metteur en scène lyonnais, monte à Paris avec sa femme Coco pour jouer son grand succès Au Diable Vauvert sur une scène toute neuve : Le Théâtre de la Huchette. Mais, en ce jour de première, les problèmes s’accumulent. Le plateau est trop petit pour accueillir la mise en scène habituelle et le troisième comédien doit être remplacé par Guy, ancien camarade du conservatoire de Coco. L’urgence, la fragilité de la situation et le thème du spectacle vont mettre les trois protagonistes sous pressions.

Démarrant comme un vaudeville classique dans lequel la légèreté et le rire sont de mise, le spectacle dérive lentement vers quelque chose de plus profond. On sent que sous la surface se cachent bien des drames. Comment pourrait-il en être autrement quand on se pose sous le double patronage de l’opéra Pagliacci de Leoncavallo (qu’on vous conseille pour son intensité décuplée par sa brièveté) et de Othello de Shakespeare ? L’intelligence de Eric Chantelauze et Samuel Sené est de prendre le public par la main pour l’emmener où ils veulent sans qu’il s’en rende compte. Nous ne vous parlerons pas du ressort important du spectacle pour ne pas gâcher le plaisir, mais on a rarement vu un tel retournement amené avec une telle subtilité. Le texte joue sur toutes les gammes d’émotions avec la même virtuosité qu’on avait décelé dans La Poupée Sanglante. Les différentes couches du spectacle se dévoilent petit à petit et sans jamais forcer le passage révélant les thèmes de la frustration artistique, la jalousie, mais aussi la frontière très fine entre le comédien et son personnage. C’est le rêve de tout dramaturge.

La mise en scène de Samuel Sené est en harmonie avec ce texte subtil. Il captive le regard tout au long du spectacle et parvient à instaurer une atmosphère pesante quand c’est nécessaire. De fait, le spectateur se prend une claque et ressort du théâtre hagard. Le texte ne peut avoir ce résultat seul. C’est uniquement porté par une mise en scène qu’il déploie son artillerie lourde. De plus, Samuel Sené s’arrange merveilleusement avec le petit plateau du théâtre de la Huchette. Son décor est évolutif et, comme il s’agit de répétitions, est mis en place par les comédiens eux-mêmes. On évite alors les longs noirs qui, parfois, ralentissent le rythme. Il offre également une des scènes les plus hypnotisantes qu’il nous ai été donné de voir sur une scène avec le personnage de Pierre se maquillant devant son miroir. Avec cette scène, le spectacle bascule définitivement vers une autre strate.

Le trio de comédiens porte la pièce avec force et un jeu d’une sincérité déconcertante. Les trois donnent l’impression d’un documentaire tant ils sont justes dans leurs répliques. C’est aussi pour marquer une réelle différence avec le surjeu du vaudeville Au Diable Vauvert où ils semblent prendre plaisir à réutiliser les codes de jeu de l’époque.

Marion Préité, que nous avions adoré dans Les Aventures de Tom Sawyer le Musical, campe une Coco pleine de rêves frustrés qui compte bien utiliser son retour sur Paris pour corriger le tir. Elle aime son mari mais elle aime encore plus son métier. Cyril Romoli est, quant à lui, la boule de fraîcheur du spectacle. Son personnage un peu lunaire assure la comédie sans soucis qu’il s’agisse de composer des accents improbables ou d’avoir un tic qui tombe toujours au mauvais moment. Quant à Fabian Richard, sa plongée au fur et à mesure du spectacle est proprement stupéfiante. Il va chercher des émotions au plus profond pour offrir un personnage torturé crédible. Ils vont tous d’ailleurs tellement loin qu’il leur faut quelques instants aux saluts pour sortir d’une sorte de léthargie.

Comédiens ! est drôle et intense. Ses numéros chantés et dansés entêtent et nous font même parfois claquer des doigts. Mais c’est bien plus que cela. C’est un spectacle intelligent qui distribue ses cartes avec parcimonie pour abattre son jeu dans une troisième partie surprenante. Après La Poupée Sanglante et L’Écume des jours, le Théâtre de la Huchette se pose définitivement comme un lieu de création qui ose. Si vous ne l’avez pas encore vu, foncez. Et si vous l’avez déjà vu, vous savez que vous devez y retourner.

Un article de Florian Vallaud

copyright photo : Lot

Un dîner féroce

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Une Comédie de Joseph Gallet

Et Pascal Rocher

Mise en scène par Bruno Chapelle

Avec Carole Massana, Emmanuel Donzella

Et Arnaud Laurent

Jusqu’au 31 Août 2018

Au Théâtre Edgar (75) 

Alexandre fête ses trente ans. Pour l’occasion, il a décidé de réunir ses parents, qui ne se parlent plus et dont il n’a jamais de nouvelles, sous des prétextes fallacieux : une entorse pour l’une, une mort imminente pour l’autre. Ce n’est que le début d’une cruelle soirée qui va révéler que l’enfer ce n’est pas les autres, c’est la famille.

Une comédie hilarante avec un propos intéressant sur ses personnages, c’est tout à fait possible. Certaines pièces dont nous vous avons parlé, et qui ont su conquérir notre cœur, regroupaient ces deux qualités. Elles accueillent maintenant en leur giron la nouvelle pièce de Pascal Rocher et Joseph Gallet. Disons-le carrément, nous sommes amoureux de la plume acerbe et cruelle de Pascal Rocher. Son sens de la vanne assassine nous avait déjà terrassé dans Comme ils disentou Nous deux. Cela fait encore mouche dans cette pièce à la cruauté jubilatoire. Il faut attendre un petit peu pour que les vrais enjeux de la pièce soient mis en place, mais une fois le trio posé c’est un fou rire ininterrompu.

L’entrée dans l’univers se fait par le biais d’Alexandre, trentenaire en recherche d’une reconnaissance parentale qu’il n’a jamais eu. D’emblée, le public se range de son côté pour épouser sa cause et ses certitudes sur des parents qu’il accuse de tous ses maux. Mais la pièce bascule et les parents deviennent alors deux êtres qui n’ont jamais su être au bon endroit aux bons moments et se cherchent sans jamais avoir mis de mots dessus.

La folie du spectacle réside également dans ses comédiens dont la distribution tourne régulièrement. Nous allons donc parler de ceux que nous avons pu voir. Arnaud Laurent trouve dans le rôle du fils un écrin pour montrer son éventail de jeu. Il est à la fois cruel et malicieux, comme un enfant qui se serait forgé sans la présence des adultes. Il joue de son visage cartoonesque dans toutes ses possibilités, passant du sourire carnassier à une agonie factice. Son sens du rythme assure aussi le premier quart d’heure qu’il tient à bout de bras jusqu’à être rejoint par ses deux formidables partenaires.

Carole Massana est solaire. Elle construit son personnage petit à petit jusqu’à le rendre plus grand que nature. C’est alors qu’elle dévoile sa folie dans une explosion dont la déflagration atteint le public sans aucun espoir d’y échapper. Elle est de cette étoffe des grandes comédiennes comiques qui ne ratent pas leur cible.

Emmanuel Donzella est, quant à lui, la force tranquille du trio. Bien qu’animateur télé, son personnage est plus discret dans la vie. Il parle moins de ce qu’il pense. Son jeu est dans une économie de moyens qui contraste avec le reste. Il met en valeur la dimension de ses camarades et opère des frappes chirurgicales. C’est peut-être le plus féroce des trois.

Par un texte avec des personnages hilarants et bien dépeints, un équilibre subtil entre les différentes tonalités de jeu de ses comédiens et un sens du rythme imparable, Dîner de Famille se pose comme la comédie théâtrale de l’été.

Un Article de Florian Vallaud

Avignon Off 2018 : L’île de Tulipatan au Théâtre des Corps Saints

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Opéra-bouffe de Jacques Offenbach

Sur un livret de Henri Chivot et Alfred Duru

Mise en scène de Guillaume Nozach

Avec Laetitia Ayrès, Nicolas Bercet, Alexis Meriaux,

Hervé Roibin, Dorothée Thivet

Du 6 au 29 juillet 18

À 16h05

Au Théâtre des Corps Saints (Avignon)

Certains vous diront que Jacques Offenbach est une valeur sûre, que le succès est garanti dès que son nom est à l’affiche. Ce n’est pas faux. Depuis 138 ans qu’il a quitté son Paris, il n’a jamais quitté l’affiche. Certains de ses contemporains le méprisaient. Richard Wagner disait de lui qu’il était « le purin dans lequel les grands d’Europe aiment à se vautrer ».

Ses grandes œuvres sont multi-représentées à travers le monde (Orphée aux enfers, La Belle Hélène, Les Contes d’Hoffmann, etc) avec plus ou moins de réussite. Car ce dont on ne se rend pas compte, c’est qu’il n’est pas facile de bien mettre en scène du Offenbach. Dans sa musique comme dans ses livrets, tout est sur un fil ténu. Certains metteurs en scène ont vite fait de sombrer dans la vulgarité. Guillaume Nozach évite ce risque avec une facilité déconcertante.

Sur l’île de Tulipatan, le duc Cacatois XXII instaure une société patriarcale qu’il compte bien céder à son fils, le prince Alexis. Le grand Sénéchal Romboïdal, quant à lui, cherche à marier sa fille, Hermosa. Les deux jeunes se rencontrent et veulent se marier. Mais ils portent en eux un terrible secret qu’ils ignorent : Alexis est une fille et Hermosa un garçon.

De ce postulat aussi absurde que délirant, DreamDust Production tire un spectacle qui met à jour les propos infiniment actuels de l’œuvre. Guillaume Nozach respecte la partition d’Offenbach en lui injectant une bonne dose de modernisme. De la question des genres sexuels à la question des femmes au pouvoir, tout est évoqué avec finesse et dans un grand éclat de rire. Il met à jour l’absurdité de certaines barrières que tentent d’établir des politiques à la vision limitée.

Ce rôle est tenu à merveille par Nicolas Bercet, qui porte son duc Cacatois avec un air aussi ahuri que menaçant de bêtise. Il est irrésistible. Laetitia Ayrès (le prince Alexis) et Alexis Mériaux (Hermosa) ont la lourde tâche de porter des personnages qui ne sont pas dans les bonnes chaussures sans verser dans la caricature. Ils parviennent à rendre crédible et touchant ces personnages qui découvrent leur vraie nature et l’embrassent pleinement : un garçon qui s’est toujours senti fille et une fille en qui résidait un garçon…ou l’inverse. Après tout, peu importe pour le public qui les prend tels qu’ils sont. Hervé Roibin et Dorothée Thivet complètent la distribution avec une interprétation cartoonesque qui porte avec force le grotesque de leurs personnages.

L’ïle de Tulipatan est drôle, poétique et politique. On savoure la partition fine du maestro Offenbach et on s’aperçoit qu’il a encore beaucoup à dire sur notre époque. Les représentations sont souvent complètes et c’est mérité car il faut continuer à porter les œuvres de ce compositeur encore parfois trop méprisé. On vous le conseille sans modération.

Un article de Florian Vallaud

 

 

 

 

Avignon Off 2018 : « Meurtre mystérieux à Manhattan » au Théâtre Actuel

Meurtre mystérieux à ManhattanRésultat de recherche d'images pour "meurtre mystérieux à manhattan theatre"

D’après un scénario de Woody Allen

Adaptation et mise en scène de Elsa Royer

Avec Patrick Braoudé, Virginie Lemoine,

Gaëlle Billaut Danno, Benjamin Boyer,

Luc Gentil et Catherine Hosmalin

Du 6 Au 29 juillet 18

À 15h25

Au Théâtre Actuel (Avignon)

Adapter des films à la scène semble être une mode de plus en plus répandue. Alors qu’il était courant que le septième art adapte des pièces à succès, la tendance s’inverse. Comme si le théâtre ne se suffisait plus à lui-même et devait aller chercher ses intrigues au cinéma. Ces derniers mois, on pense à La Garçonnière tirée du classique de Billy Wilder ou encore au Lauréat. Ce n’est pas un jugement qualitatif ou d’épuisement des idées (certaines des pièces que nous vous avons chroniqué durant ce festival sont la preuve que la création est bien présente), c’est un constat. Les raisons peuvent en être multiples et la principale est probablement le nerf de la guerre : il faut remplir les salles. Un film connu agit comme un label, une garantie pour le public. Mais cela peut aussi s’avérer semé d’embûches, que cette adaptation du film de Woody Allen ne parvient pas à contourner.

Carol et Larry Litpon, un couple sans histoires, se retrouvent plongés dans une histoire rocambolesque lorsque leur voisine meurt étrangement. Cette histoire est d’autant plus bizarre que Carol l’aperçoit belle et bien vivante dans un bus quelques jours plus tard. Malgré les réticences de son mari, elle va se plonger dans une enquête aussi surprenante que dangereuse.

On le sait, adapter c’est toujours trahir un peu le matériau d’origine. Il serait inconcevable de parvenir à contenir tout ce qui faisait le sel de l’œuvre sans en perdre un petit peu. Quand on passe d’un film au théâtre, il faut en plus faire face aux limites techniques. Et c’est dans ce travail qu’Elsa Royer ne parvient pas pleinement à convaincre. On sent qu’elle a voulu conserver de Woody Allen le sens du rythme, des répliques qui fusent. Mais cela se fait au détriment de la narration.

Pour réduire le spectacle à 1h15, contre 1h48 pour le film, il a fallu sacrément couper. Sauf que les coupes ne sont pas reliées entre elles par des réécritures qui rendraient le tout cohérent et surtout compréhensible. Vouloir garder les répliques culte c’est bien, mais dans une intrigue policière (même comique), il est essentiel que le public saisisse les clefs. Lors de notre représentation, les spectateurs sont nombreux à se demander entre eux ce qu’ils ont compris de la résolution. D’autant que la mise en scène n’aide en rien. Malgré des écrans et deux espaces pour figurer deux appartements, on se surprend à se demander pendant quelques minutes où nous sommes. C’est tout de même dommage.

C’est d’autant plus embêtant qu’Elsa Royer s’est offert une distribution en or. Nous ne dirons jamais assez que Patrick Braoudé est un de nos grands comédiens mésestimés par le cinéma. Il le prouve encore en entrant dans les chaussons d’un rôle taillé sur mesure pour Woody Allen. Il parvient néanmoins à y inscrire sa patte, son sens de la comédie. Virginie Lemoine, quant à elle, se saisit du rôle autrefois confié à Diane Keaton. Elle éclaire de son interprétation le thème principal de l’histoire : les Lipton s’ennuient. Si le mari ne le voit pas, Carol trouve que cette enquête tombe à point nommé pour la sortir de sa routine. Virginie Lemoine a un talent fabuleux quand il s’agit d’incarner des femmes en mal d’aventure. Ce duo est la vraie force de la pièce. À titre personnel, nous regrettons que le rôle confié à Catherine Hosmalin soit aussi anecdotique. Elle mérite amplement mieux avec son étendue de jeu.

Meurtre Mystérieux à Manhattan est un divertissement honnête qui souffre cependant de gros problèmes d’adaptation. Il permet tout de même de passer un bon moment avec des comédiens qui donnent toute leur énergie pour le public. N’est-ce pas finalement le but d’une comédie ?

Un Article de Florian Vallaud

Avignon Off 2018 : « La Poupée Sanglante » au 3 Soleils

La Poupée SanglanteRésultat de recherche d'images pour "la poupée sanglante avignon"

Comédie Musicale de Didier Bailly

Et Eric Chantelauze

Mise en scène de Eric Chantelauze

D’après Gaston Leroux

Avec Charlotte Ruby, Didier Bailly

Alexandre Jérome et Edouard Thiébaut

Du 6 au 29 juillet 18

À 13h45

Au 3 Soleils (Avignon)

Créé il y a deux ans au Théâtre de La Huchette (Paris), le spectacle musical de Didier Bailly et Eric Chantelauze revient pour le festival d’Avignon 2018. Nous n’avions pas eu l’occasion de le voir à l’époque pour la simple et bonne raison que Culturotopia n’était pas encore sur les rails. Il fallait corriger cette erreur et l’occasion était trop belle. Nous voulions comprendre cet engouement autour du spectacle tiré d’une histoire de Gaston Leroux. Tout est maintenant limpide.

Nous sommes à Paris en 1923. Une série de disparitions inquiète les habitants de l’île Saint-Louis. Christine, une jolie jeune fille, va se faire engager avec son repoussant voisin Benedict chez un Comte dont la femme prétend qu’il est un vampire. La suite ne sera qu’un enchaînement de rebondissements et de révélations toutes plus surprenantes les unes que les autres.

Pour raconter son histoire, il semblerait que Gaston Leroux ait cherché à coller aux modes de son époque. On y côtoie des vampires, des sectes indiennes, des automates et des scientifiques. Gageons que l’absinthe a participé à l’écriture. Le spectacle qu’en tirent Eric Chantelauze et Didier Bailly assume pleinement cet aspect nanardesque du texte. Ils s’en amusent même ouvertement par de petits apartés dans la narration qui soulignent l’opulence d’idées. C’est malin et toujours dans le respect de l’œuvre. Le public se laisse prendre au jeu de ces rebondissements tous plus ahurissants les uns que les autres. Le tout est emballé avec une partition à la fois belle et sautillante. Ceci est une comédie et la musique va dans ce sens. On pense à Offenbach dans ses dernières œuvres en cohérence avec un monde dominé par la science et la technologie, celui des Contes D’Hoffmann ou du Docteur Ox.

Mais le spectacle ne serait rien sans son trio de comédiens et son pianiste, Didier Bailly lui-même. Ils coiffent 15 rôles différents avec une aisance déconcertante. Leur talent est tel que chaque personnage a sa physionomie et son phrasé propre. S’il n’y avait pas de narrateur pour nous placer les personnages dans l’intrigue, ils seraient tout de même faciles à identifier. Leurs qualités vocales sont à l’image de leur jeu : sans reproche.  Edouard Thiébaut nous offre même un numéro de claquette galvanisant poussant le public à applaudir en plein milieu d’un morceau.

La Poupée Sanglante mérite amplement son statut de spectacle à succès. Chaque étape de la création est soignée pour offrir au public un moment de pure gaieté, de frisson et de mystère. On espère un retour prochain sur Paris car ce genre de plaisirs, on en voudrait tous les jours.

Un Article de Florian Vallaud

Avignon OFF 2018 : « 59 » au Théâtre de l’Arrache-Cœur

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Une pièce de Christian Siméon

Mise en scène par Vincent Messager

Avec Vincent Messager, Muriel Santini,

En alternance Leslie Choukri ou

Morgane Touzalin-Macabiau

Du 6 au 29 juillet 18

À 20h25

Au Théâtre de l’Arrache-Cœur (Avignon) 

De Christian Siméon, nous ne connaissions que Le Cabaret des Hommes Perdus sur lequel nous étions tombés un petit peu par hasard au détour du rayon théâtre d’une librairie. Nous avions été séduits par sa plume acérée, crue et parfois cruelle. Nous n’avions pas eu l’occasion d’en voir plus et c’est dorénavant chose faite avec ce succulent 59que nous présente la Compagnie Les Enfants Terribles.

À Commentry, une malédiction touche les habitants et provoque des incidents aussi effrayants que drôles. Un étrange narrateur nous conte trois histoires particulièrement cruelles toutes liées par… une boite de rillettes. Il s’agit en fait de trois pièces courtes écrites par Christian Siméon et réunies en collaboration avec Vincent Messager pour faire un tout cohérent.

L’ensemble fait penser aux séries télévisées anthologiques telles que Alfred Hitchcock Présente, dont le générique nous accueille d’ailleurs à l’entrée dans la salle, ou aux Contes de la crypte. L’influence de ces programmes est d’ailleurs palpable dans la mise en scène de Vincent Messager. Par un jeu sur les ombres et les nuances de gris, on pense aux films d’horreur en noir et blanc des années 50. Les maquillages donnent aux visages des traits plus marqués, à la fois angoissants et grotesques.

Vincent Messager porte une attention toute particulière aux transitions entre les pièces qui est fluide et évite au maximum les noirs trop longs. Ainsi, le rythme est soutenu et les 85 minutes de spectacle filent à toute allure. La mise en scène met en exergue le caractère horrifique des histoires mais aussi leur drôle de cruauté par un jeu parfois emphatique. On frôle même le Grand-Guignol volontaire quand on fait face à une tête coupée grimaçante. Vincent Messager et sa troupe varient les rythmes de jeu pour sans cesse surprendre le spectateur et le résultat est réussi.

La Compagnie Les Enfants Terribles est une belle découverte de ce festival. Elle offre un spectacle à la cruauté réjouissante et succulente. L’écriture de Christian Siméon est fine, poétique et amusante.

Aurez-vous l’audace de découvrir cette pièce ? Après tout, vous n’en reviendrez peut-être pas ;).

Avignon Off 2018 : Et si on ne se mentait plus ? à l’Espace Roseau

Et si on ne se mentait plus ?Unknown

Une pièce de Emmanuel Gaury et Mathieu Rannou

Mise en scène par Raphaelle Cambray

Avec Maxence Gaillard, Emmanuel Gaury,

Guillaume D’Harcourt, Nicolas Poli, Mathieu Rannou

Du 6 au 29 Juillet 2018

À 13h35

À l’Espace Roseau (Avignon) 

Le Festival Off d’Avignon, c’est aussi ça. Un enchaînement de hasards, une petite étincelle de chance, un spectacle qui a vingt minutes de retard qui vous fait rencontrer un auteur. Il porte un canotier et une marinière. Il vous parle de son spectacle avec tant de passion et d’amour qu’il vous donne envie d’aller y jeter un œil. Et vous tombez sur un bijou, un spectacle ciselé comme un diamant : une perle.

Chaque jeudi, cinq amis se retrouvent chez l’un d’entre eux pour déjeuner. Mais ce ne sont pas n’importe quels hommes. L’hôte ? Lucien Guitry, le père de Sacha. Les convives ? Jules Renard, Alphonse Allais, Tristan Bernard et Alfred Capus. Leur routine hebdomadaire est réglée comme du papier à musique. Mais en cette année 1901, de petits mensonges vont s’infiltrer dans cette amitié. Est-elle aussi indéfectible qu’ils le croient ?

Le thème principal de la pièce surgit comme une évidence dans ce résumé : l’amitié dans ce qu’elle a de cimentant mais aussi de fragile. L’amitié fonctionne-t-elle sur une vérité frontale ou sur de petits mensonges de convenance ? Mais si ce n’était que le seul attrait de la pièce, on l’a déjà vu ailleurs. Emmanuel Gaury et Mathieu Rannou sont bien plus malins et subtils. En nous racontant l’amitié réelle des esprits parisiens les plus brillants de leur époque, c’est le début du vingtième siècle qu’ils nous peignent en filigrane : une période d’insouciance où les deux guerres mondiales à venir ne sont pas dans les esprits, où l’absinthe n’est qu’un alcool un peu trop enivrant mais qu’on n’imagine pas dangereux. Une période également où les arts de la scène sont en pleine effervescence et dominés par des acteurs comme Lucien Guitry.

Le texte est drôle (parfois même hilarant), fin et utilise un éventail assez large d’émotions. On se surprend à verser des larmes à la fin. Les saillies des personnages sont fidèles à leur légende : spirituelles et visant juste. Ils nous font (re)découvrir des noms bien souvent oubliés ou méconnus de notre patrimoine littéraire. Dès la sortie de la salle, nous n’avons qu’une envie : se ruer sur leurs œuvres pour prolonger un peu de temps avec ces amis qu’on ne veut plus quitter.

Amis à la ville, les cinq comédiens brillent par leur complicité évidente qui donne une épaisseur supplémentaire à l’ensemble. Maxence Gaillard est un Jules Renard frustré de ne pas être encore reconnu. Il porte un regard plein d’envie sur ses camarades déjà au sommet. Emmanuel Gaury incarne un Lucien Guitry plein d’esprit avec une espièglerie communicative. Toujours un sourire en coin, il glisse comme une anguille dans cette amitié : il ne se fait jamais attraper mais est pourtant là. Le Tristan Bernard de Guillaume D’Harcourt est plein de bonhomie, volontiers arnaqueur, souvent une bouteille en main maisjamais méchant. Nicolas Poli, quant à lui, campe un Alfred Capus dont la raideur physique évoque une certaine raideur morale. Il incarne la droiture. Mathieu Rannou s’offre, avec le rôle d’Alphonse Allais, une escapade burlesque réussie. Toujours à contretemps, il évolue comme un personnage de Jacques Tati. Il est lunaire.

Et si on ne se mentait plus ? est, sans conteste, premier dans notre cœur de festivalier. Il cumule un texte subtil et drôle, une distribution impeccable et une mise en scène au diapason de tout ceci. On en ressort charmé. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le spectacle affiche complet et a des listes d’attentes. Il est prudent de réserver. Gageons que le succès ne s’arrêtera pas là et nous prédisons un grand avenir pour cette pièce.   

Un Article de Florian Vallaud

Avignon Off 2018 : « Suite Française » au Théâtre du Balcon

Suite FrançaiseRésultat de recherche d'images pour "suite francaise avignon"

D’Irène Némirovsky

Mise en scène de Virginie Lemoine

Avec Florence Pernel, Béatrice Agenin,

Christiane Millet, Samuel Glaumé,

Emmanuel Bougerol, Cédric Revollon

Du 6 au 29 juillet 18

À19h

Au Théâtre du Balcon (Avignon)

 

Écrit entre 1941 et 1942, Suite Française est en fait le nom d’un cycle projeté par son auteure, Irène Némirovsky, dont la barbarie nazie a signé la fin. Déportée puis morte dans les camps, elle n’aura jamais le temps de la finir. Il nous reste deux volets terminés sur cinq initialement prévu: Tempête en Juinet Dolce. C’est l’adaptation de ce dernier que Virgnie Lemoine met en scène au Théâtre du Balcon pour le festival d’Avignon.

 

Dans la petite ville de Bussy, Lucile Angellier attend son mari parti à la guerre. Elle vit avec sa belle-mère, une femme froide et volontiers cassante. C’est alors qu’ils doivent héberger un soldat allemand, Bruno Von Falk. Une attirance apparaît entre les deux.

 

La difficulté d’adapter ce type de roman réside dans le fait qu’il s’agit davantage de la description d’une ambiance et d’un cadre que d’un roman d’intrigue. Cela fonctionne parfaitement à la lecture, mais peut-être moins au théâtre, si bien qu’on se demande durant les trois quarts de la pièce ce qui nous est narré. Ce défaut n’est imputable ni aux acteurs, ni à la mise en scène : c’est que le matériau de départ n’est pas le plus indiqué.

 

Cependant, Virginie Lemoine parvient à en tirer un spectacle bien tenu. Par la simple utilisation de projecteurs, elle dessine différents espaces en un rien de temps et apporte une fluidité bienvenue. Les scènes s’enchaînent et le rythme ne retombe jamais, évoquant une urgence de l’époque. Son art de la narration n’est plus à prouver et elle montre encore qu’elle excelle dans ce domaine.

 

La distribution est, elle aussi, impeccable même si on se pose la question de la pertinence d’avoir proposé le rôle de la jeune première à Florence Pernel. Cela pose, pour nous, quelques problèmes de crédibilité, même si cela n’enlève rien àson talent : Béatrice Agenin qui interprète sa belle-mère n’a que 10 ans de différence avec elle. Il aurait peut-être été plus intéressant de le confier à une jeune actrice inconnue afin de la mettre en lumière.

 

Suite Françaiseest une pièce qui fonctionne. L’ensemble est bien emballé et on prend plaisir à suivre ces comédiens durant 1h20. Ce n’est probablement pas une pièce incontournable, mais cela reste du bel ouvrage qui vous fera passer un début de soirée agréable.