En Apesanteur, Le public au 7ème ciel…euh, étage !

En Apesanteur (2017)

Une pièce de Leah Marciano et Thibaut Marchand

Mise en scène par Leah Marciano

Avec Floriane Chappe, Arnaud Laurent, Thibaut Marchand

C’est bien connu, Paris est la ville de la culture. Avec un nombre conséquent de théâtres, il est impossible de ne pas trouver de quoi se sustanter lors d’une fringale de spectacle vivant. Le plus dur reste de s’y retrouver parmi une offre variée et de faire un choix. Il y a celui de la facilité en piochant dans les « grands » spectacles de la saison (publics ou privés), ceux dont parlent tous les médias. On est rassuré par les têtes d’affiches, les considérant comme des gages de qualité. Ce n’est pas toujours vrai. Mais il existe aussi un réseau très vivant de petites salles qui proposent des pièces de qualité avec des comédiens tout aussi bons que les grands. Ainsi, c’est au Théâtre Montmartre-Galabru (18ème arrondissement) que nous avons assisté ce lundi soir à la « naissance parisienne » d’un futur succès : En Apesanteur de Leah Marciano et Thibaut Marchand. La salle d’une centaine de place est comble et comblée au terme d’une heure effrénée.

Benjamin (Arnaud Laurent) et Zoé (Floriane Chappe) ont tout pour ne pas être ensemble. Il est avocat avec un certain succès, elle a eu une année pourrie. Il est un handicapé des sentiments, elle est une excessive romantique. Il va passer la soirée du jour de l’an seul après une grosse affaire, elle va tenter de bien débuter la nouvelle année chez une amie dans le même immeuble. Suite à un coup de tonnerre, ou de foudre, ils vont se retrouver bloqué dans l’ascenceur qui devait les mener vers leurs destins qui semblaient tracés. Comble de tout, ils vont recevoir «l’aide » d’un technicien d’ascenceur pas très pressé (la voix du génial Patrick Poivey) et d’un voisin en pyjama (Thibaut Marchand) qui est plus un poids qu’autre chose.

De ce postulat classique de boulevard basé sur les oppositions et la rencontre de personnages qui n’auraient jamais dû se croiser, Leah Marciano et Thibaut Marchand tirent leur épingle du jeu par une folie croissante et un propos intéressant. L’espace exigu de l’ascenceur leur permet de convoquer un univers qui devient le reflet de nos vies. On quitte rapidement le domaine du réel pour entrer dans une vision cynique et très drôle du couple. Les auteurs développent une histoire dont les ressorts comiques surprennent au fur et mesure de la pièce jusqu’à un climax de folie référencielle.

La drôlerie du texte est soutenue par des comédiens à l’énergie communicative. Floriane Chappe et Arnaud Laurent forment un duo à l’écoute l’un de l’autre. Leurs énergies différentes se complètent très bien et nous font croire à ce « couple » improbable. Floriane Chappe fait la démonstration d’un naturel déconcertant qui emporte l’adhésion quasi immédiate du public et montre une dextérité autant dans les répliques que dans les gags visuels. La pièce reprend un vrai coup d’accélérateur avec l’entrée en scène de Thibaut Marchand qui campe un personnage assez proche de ceux qu’interprète régulièrement Sébastien Castro. Face à l’hystérie que peuvent adopter les deux autres, il offre un contrepoint très efficace. Ces différents rythmes de comédie qui sont assez difficiles à rendre homogènes sont parfaitement gérés par la mise en scène de Leah Marciano. Elle varie les dynamiques, les placements sur le plateau et rend le tout vivant pour ne pas rentrer dans la monotonie. C’est d’autant plus compliqué que l’économie de moyens se ressent sur le décor et qu’il faut faire preuve d’adresse pour le faire oublier au spectateur.

C’est donc une belle surprise et un bon moment que nous a offert cette équipe pour cette avant-première presse. Le public était conquis et les a même gratifiés d’une standing ovation. Après seulement 3 représentations de rodage en province, c’est un beau résultat. Nous n’avons pas, pour le moment, d’informations sur une prochaine série de représentations mais nous guettons ça de très près et avons hâte de vous les communiquer tant cette belle comédie romantique nous a séduit.

Un article de Florian Vallaud

Priscilla folle du désert le musical, la tolérance flamboyante

Priscilla folle du désert le musical (2017)

Comédie musicale de Stephan Elliott

Mise en scène Philippe Hersen

Avec Laurent Bàn, David Alexis, Jimmy Bourcereau

Au Casino de Paris jusqu’au 9 Juillet 2017

Quand le monde va mal et qu’il a besoin d’être sauvé, seuls quelques êtres peuvent défendre la liberté d’existence et de parole : les Drag-queens. Loin d’être de simples artistes, leur rôle dans l’histoire de la lutte pour l’égalité des droits (des homosexuels entre autres, mais pas seulement) n’est plus à démontrer. Ces personnages au croisement des sexes sont les symboles exacerbés d’une liberté d’expression totale. En 1994, le réalisateur australien Stephan Elliott leur consacre un film en guise d’hommage. L’humour, la folie, la démesure mais également la profondeur et une certaine notion du désespoir sont évoquées par le prisme de trois personnages bien différents. Mitzi, Felicia et Bernadette embarquent à bord d’un bus renommé « Priscilla » pour traverser le bush australien et jouer leur spectacle dans un casino de Alice Springs. Ils vont se heurter aux réactions des différents personnages rencontrés et s’en sortir à leur manière, avec dignité et flamboyance.

Le livret de la version musicale qui nous est présentée depuis Février au Casino de Paris est à peu de choses près le même. Les caractères des personnages sont reconnaissables et l’adaptation est fidèle jusqu’à ses scènes les plus « improbables ». Personnes n’est mis de côté, et chacun suit son propre objectif : Mitzi va à Alice Springs pour satisfaire une demande de sa femme et rencontrer le fils qu’ils ont eu ensemble, Bernadette a besoin d’air et de changement pour se trouver et assumer pleinement sa transsexualité, Felicia veut chanter du Madonna sur un des plus hauts monts australiens. Suivre ses rêves, assumer qui on est et prendre la place d’adulte qui nous est due : ce spectacle ressemble de plus en plus à un voyage initiatique déguisé en comédie.

Pour que le déguisement soit complet et divertissant, la comédie musicale intervient. Ainsi, les scènes sont ponctuées de chansons rythmées et enjouées. Mais plutôt que de créer des morceaux de toutes pièces, la logique du spectacle de drag-queens est respectée en reprenant les plus grands airs disco. L’interprétation est tantôt assumée par trois Divas qui font le playback des personnages principaux, tantôt par les personnages eux-mêmes. Dans tous les cas, chaque numéro musical est un feu d’artifice de couleurs, de folie et de danses dont l’énergie se déverse jusque dans la salle. La troupe assure le show et les Divas sont parfaites en tout point. Saluons le courage du metteur en scène Philippe Hersen d’avoir tenu à garder les chansons dans leur version originale, là où la tentation était grande de les traduire pour que les non-anglophones comprennent. Mais ce sont de grands tubes et l’histoire peut très bien se suivre sans les chansons.

Mais une bonne comédie musicale ne tient pas qu’au chant et à la danse. Il faut de vrais comédiens pour porter les personnages et leur donner de la chair. Laurent Bàn, l’interprète de Mitzi, apporte à son personnage toute sa sensibilité et son expérience de la scène. Jimmy Bourcereau incarne une Felicia toute en folie et en démesure. Il fait briller l’archétype de la « folle » qui est trop souvent réduit à un rôle dont on se moque sur les planches. Mais la palme revient encore une fois au caméléon du théâtre musical français, David Alexis. Nous vous avions déjà vanté ici-même son interprétation hallucinée de Fagin dans Oliver Twist le musical à la salle Gaveau. Il nous avait également étonné avant cela à Mogador dans Le Bal des Vampires. Il parvient tout de même à offrir une nouvelle facette dans le rôle de Bernadette. C’est peut-être le personnage le plus difficile à incarner. Bernadette est une Dame au sens noble du terme. Elle est perpétuellement en retenue et en intérioté dans la vie de tous les jours, tandis qu’elle claironne telle une poissonnière en présentatrice de spectacle. L’équilibre est compliqué et David Alexis s’y promène avec la même aisance qu’il a pour marcher sur des talons. Il offre un des plus beaux moments du spectacle avec une version bouleversante de  « I’ve never been to me ».

Priscilla folle du désert le musical est la dose de bonne humeur, d’énergie et de tolérance dont nous avons besoin en ces temps compliqués. Le public ne s’y trompe pas puisque le spectacle est prolongé à Paris jusqu’au 9 Juillet 2017 et entamera une tournée dans toute la France dès la rentrée. Alors courez prendre votre dose de « fabulous » et vous verrez les choses en un peu plus rose.

Un article de Florian Vallaud

Le froid qui réchauffe

La Fête Givrée

Chapparal Theater, Disneyland Paris

Reprise à partir du 11 Novembre 2016

« L’hiver s’installe doucement dans la nuit, la neige est reine à son tour… » Aux premières notes de ce qui est devenu un tube planétaire inattendu, les parents frissonnent. La sueur leur monte au front et l’angoisse les étreint. Il faut dire que depuis qu’ils ont des enfants, ils connaissent bien les rengaines obsessionnelles de leurs bambins. Mais rien ne les préparait à cela. Bien que sorti il y a deux ans, La Reine des neiges reste un succès indétrônable qui a ravagé le box office. Il s’agit encore aujourd’hui de la la plus grosse réussite des studios Disney depuis longtemps. Il a même obtenu en quelques mois seulement le statut de film culte tant il est devenu incontournable. Petits et grands ont encore dans la tête les chansons du films, « Let it go / Libérée Délivrée » en tête. Il était donc normal que les parcs Disneyland se mettent à la page et proposent une attraction autour du film. C’est chose faite pour le parc parisien qui propose un spectacle musical interactif : « La Fête givrée ».

Depuis l’ouverture du resort francilien en 1992, les spectacles musicaux avec des personnages maison offrent un complément agréable aux différents manèges. De La Belle et la bête à Tarzan ( en passant par des créations originales), Disneyland a toujours mis les moyens techniques et financiers pour prolonger la magie sur scène. S’ils ont patienté quelques années après l’arrêt de Tarzan pour éponger un peu le coût financier de ces productions, ils nous reviennent en pleine forme avec cette fête givrée qui, si elle ne brille pas par une débauche de moyens, compense avec une énergie et une inventivité qui rendent le tout agréable.

Le spectateur entre dans le Chapperal Theater et est immédiatement plongé dans le royaume d’Arendelle. Trois écrans et un décor hivernal composent le décor. Si l’été était au rendez-vous, cela apporterait une fraîcheur bienvenue. Le public, essentiellement composé de familles, semble fébrile. Puis le spectacle démarre et c’est parti pour une vingtaine de minutes de karaoké géant à un rythme soutenu. Les chanteurs-danseurs, rapidement rejoints par Ana, tiennent le spectacle par leur énergie et leurs nombreuses incursions dans la salle. Ils dansent et chantent au milieu des spectateurs, jouant même avec un ballon de plage sur le titre d’Olaf. Mais la vraie débauche de mise en scène est atteinte sur le final avec la chanson-phare avec des effets dignes d’un bouquet final de feu d’artifice.

S’il fallait trouver un défaut majeur à ce spectacle familial, il se trouverait surtout au niveau de l’intrigue. Il est évident qu’il ne faut pas attendre d’un spectacle de vingt minutes les mêmes développements et surprises narratives que pour une production d’une heure trente. Cependant, tout est réduit à son strict minimum, et même le postulat de départ n’est qu’un prétexte. Ana souhaite organiser une surprise chantée pour l’anniversaire d’Elsa et le public joue le rôle du chœur. Et c’est à peu près tout. On ne bougera pas de cela et les interventions des personnages connus sont réduites à de simples apparitions sensées suffire aux spectateurs. Il est dommage de ne pas les avoir plus impliqués dans le spectacle.

Toutefois, ce n’est là qu’une analyse a posteriori et, en vérité, l’énergie et la sympathie du tout l’emportent au final. Il est également très malin de la part de Disney d’avoir intégré la notion d’interactivité qui fait tomber le 4ème mur traditionnel du théâtre et apporte un vrai plus au spectacle. Quoi de plus mignon que de voir les enfants chanter avec passion les airs qu’ils entendent habituellement seuls chez eux ?

En résumé, ce spectacle est une vraie réussite malgré quelques faiblesses qu’on excuse vite. Il est représenté plusieurs fois dans la journée en version française et anglaise durant tout l’été. Sachez également que le parc a ajouté depuis le 2 Juillet un autre show à son répertoire au Walt Disney Studios, Mickey et le magicien. Nous en parlerons plus largement ici même dans quelques jours. Tant de raisons de rester de grands enfants !

Les Contes d’Offenbach

Les Contes d’Hoffmann, de Jacques Offenbach

Mise en scène Robert Carsen

En Novembre à l’Opéra Bastille

Quand on parle de Jacques Offenbach, il y a souvent deux écoles : le public pour qui il est synonyme d’airs enjoués et du cancan (à son grand désespoir d’ailleurs), et les mélomanes avertis (élitistes au dernier degré) qui méprisent les trois quart de son œuvre et n’en apprécient qu’une. Si nous pourrions disserter des heures sur ce débat, et parvenir à la conclusion qu’il est un des premiers à avoir voulu concilier exigence artistique et succès populaire, c’est surtout de cette œuvre maîtresse que nous allons parler. Malgré un parcours créatif tortueux, Les Contes d’Hoffmann s’est taillé une place dans le panthéon opératique. Malgré l’amputation de son troisième acte, jugé trop long par le directeur de l’opéra comique en 1881, et sa disparition pendant un siècle, cette dernière œuvre de son auteur est montée régulièrement sur toutes les scènes du monde. Fleuron de l’opéra post-romantique français, il est normal que l’Opéra de Paris le propose régulièrement à ses spectateurs. C’est chose faite en ce mois de Novembre 2016 à l’Opéra Bastille dans une mise en scène, dite de répertoire, signée Robert Carsen et dirigée encore une fois par Philippe Jordan. Pourquoi faut-il découvrir, redécouvrir, cette version ?

La mise en scène, à l’instar de la réalisation au cinéma, est un art de la narration. Il faut raconter au spectateur une histoire écrite par un tiers et la rendre compréhensible. En ce sens, Robert Carsen est un magnifique narrateur. Par une mise en scène immédiatement appréhendable, il nous convie à suivre les trois échecs amoureux que le poète Hoffmann relate aux clients d’une taverne. Ceux-ci auraient été provoqués par la même figure diabolique prenant aujourd’hui les traits du conseiller Lindorf. Olympia la poupée mécanique, Antonia la chanteuse vouée à mourir si elle pratique son art, Giuletta la courtisane traîtresse : autant de figures féminines symboliques utilisées par le diable pour nuire au poète.

Mettre en scène, c’est aussi interpréter une œuvre. De surcroît quand l’auteur n’est plus là pour en donner les clés. C’est ainsi qu’aucune version n’est semblable à une autre. Chacun y voit ce qu’il veut. Carsen y traite les thèmes les plus évidents de l’oeuvre : l’amour qui aveugle, consume et prive de son âme ; la mort qui accompagne sans cesse le poète ; toutes les femmes qui pourraient être au fond la même, etc. Mais sa scénographie met en exergue une réflexion sur l’art et l’artiste. Les dispositifs scéniques sont sans cesse utilisés et les mises en abyme sont fréquentes. Dans le prologue, une scène de théâtre traverse le plateau. On y voit Stella, la nouvelle obsession d’Hoffmann, interprétant Don Giovanni de Mozart. L’acte d’Antonia prend place dans la fosse d’orchestre d’une salle de spectacle dont on voit la scène. Quant à l’acte III, la célèbre barcarolle est interprétée sur des fauteuils rouges. Si la référence est moins évidente dans l’acte d’Olympia, voyez la disposition du chœur autour de la soprano lors de son moment de bravoure, « Les oiseaux dans la charmille ». Comme si tout n’était que théâtre et que le poète faisait face à son art qui est tour à tour factice ( Olympia ), voué à disparaître ( Antonia) et qui fait perdre son âme (Giuletta).

Cette mise en scène est aussi réjouissante qu’intelligente et il serait dommage de passer à côté. Rappelons qu’à l’opéra il y a des places à tous les prix (10 euros, une heure avant la représentation). Et pour ceux qui ne pourraient pas se déplacer ou n’auraient pu trouver une place, les cinémas UGC le diffusent en direct le Mardi 15 Novembre 2016 à 19h30.

Let’s Twist again !

Oliver Twist le Musical

Livret : Christopher Delarue

Musique : Shay Alone

A Paris, Salle Gaveau jusqu’à fin Décembre

Il faut bien l’admettre, le théâtre musical français n’est pas des plus florissants. Si le nombre de spectacles estampillés « comédie musicale », ou « opéra rock », grossit de façon exponentielle depuis quelques années rares sont ceux qui peuvent prétendre à ce genre très précis et codifié. Les grosses productions avec des têtes d’affiches populaires, destinées à faire le tour des zeniths et Palais des sports de France, ne sont que des spectacles musicaux sans la cohérence et la complexité de construction d’un musical de Broadway ou de Londres. Restent les petites scènes qui proposent des spectacles intéressants ou les deux mastodontes que sont le théâtre Mogador et le théâtre du Châtelet. Cependant, si leurs reprises d’œuvres fondamentales du répertoire anglo-saxon marquent chaque année les esprits, ils ne sont pas créateurs de pièces originales. Parmi eux est parvenu à se glisser un projet dont le milieu théâtral entendait parler depuis quelques années et qui a finalement vu le jour en cette rentrée 2016 : Oliver Twist Le Musical. Il ne s’agit pas d’une reprise du musical anglais de Lionel Bart datant des années 1960 mais bien d’une création française. C’est là son premier point fort.

Christopher Delarue, jeune comédien-chanteur de tout juste 24 ans, signe ici son premier spectacle en s’attelant au roman multi-adapté de Dickens. Rappelons que l’histoire narre le parcours initiatique semé d’embûches d’un jeune orphelin dans l’Angleterre du XIXème siècle. Oliver Twist, à la recherche de ses origines, va tomber sous la coupe de Fagin, le chef d’une bande de vauriens voués aux menus larcins. Mais au dessus d’eux se dresse une ombre encore plus menaçante, le terrible Bill Sikes (devenu Sax dans le musical). Si Delarue modifie quelques éléments dramaturgiques du roman, il en garde pour autant toute la saveur. Le mélange d’ironie et de cruauté qu’utilisait Dickens pour décrire ces bas fonds du XIXème siècle sont bien présents et le librettiste n’a en rien aseptisé le tout. Nous croisons des prostituées, des meurtres, des morts, des cercueils et tant de personnages aux intentions viles et malsaines. Mais le tout est amené avec une légèreté et une ironie qui rappellent l’œuvre originale, mais aussi les comédies musicales de Stephen Sondheim. On ne peut s’empêcher de penser à Sweeney Todd, ce qui est loin d’être une insulte pour un premier spectacle. D’autre part, il est assez courant qu’on ait l’impression dans les comédies musicales que les comédiens jouent faux, ou en tout cas ne paraissent pas naturels. C’est souvent la faute à des dialogues et des paroles qui semblent trop écris pour être oralisés naturellement. Christopher Delarue évite cet écueil et offre une fluidité qui est probablement due à son expérience de comédien-chanteur qui connaît les pièges dans lesquels il ne faut pas tomber.

L’orchestration est l’oeuvre de Shay Alon, compositeur déjà plus chevronné et qui parvient à offrir une partition digne des scènes anglo-saxonnes. Il se pose comme héritier de Sondheim pour des airs jouant sur la rapidité et l’expressivité des personnages, comme celui de Mme Dumbly qui négocie le prix d’Oliver. Le chant et la musique ne sont pas toujours en harmonie et tout y est extrêmement piqué pour souligner la dureté de cette femme. Sa musique fait aussi penser aux meilleures œuvres de Andrew Lloyd Webber, ou le travail d’Alan Menken pour les studios Disney, et propose des numéros avec une forte énergie et / ou une forte portée émotionnelle. Dans tous les cas, il nous fait vibrer de bout en bout et rien n’est à jeter. Les chorégraphies de Avichai Hacham complètent le tableau par une variété d’images qui suivent la dynamique de la musique.

Mais ce qui emporte sans conteste l’adhésion du public, c’est le casting sans fausse note. Entre les visages connus des scènes parisiennes et les nouveaux venus, l’alchimie fonctionne. David Alexis, qui avait déjà campé un professeur Abronsius cartoonesque dans Le Bal des Vampires à Mogador, revient ici jouer un vieux dans une certaine continuité. Il utilise son passé de circassien pour présenter un personnage dans une incarnation aussi vocale que physique. Fagin est entre le bateleur, le gentil petit vieux et l’escroc total. Si ses intentions sont viles, on se surprend à aimer chaque apparition du personnage en se demandant ce qu’il prépare encore cette fois ci. Il en est de même pour Arnaud Léonard qui apporte à Bill Sax toute sa prestance par sa voix grave et ampoulée telle celle qu’empreinte Jean Piat pour doubler Scar dans Le Roi Lion. Dès sa première apparition, on comprend qu’il est le vrai méchant de l’histoire et qu’il ne veut pas de bien à Oliver. Cela peut paraître caricatural mais, pour viser un public familial, il faut que le personnage soit identifiable immédiatement par les enfants. Il serait trop long de vanter les mérites de chaque comédien sur scène mais la cohérence du tout est sans faille. Soulignons toutefois le plaisir de retrouver Benoît Cauden (Dickens) et Prisca Demarez (Nancy) qui campent des adjuvants au héros qu’on aime suivre.

On pourrait s’étendre à nouveau sur l’inventivité et le talent de Lasdislas Chollat à la mise en scène. Il réussit la gageure de donner de l’ampleur et de l’espace à l’histoire dans un lieu qui n’est pas prévu pour ce genre de spectacle. Tous les espaces entre la scène et la salle sont utilisés, contribuant à renforcer le lien émotionnel qui nous unit aux héros. Mais nous souhaitions surtout utiliser l’espace qui nous reste pour vous parler de LA révélation du spectacle : Nicolas Motet. Pour être tout à fait honnête, quand son nom à été évoqué pour le rôle-titre, et que les médias rappelaient qu’il venait de l’émission The Voice Kids, notre scepticisme a gagné du terrain. Jouer dans une comédie musicale, ce n’est pas seulement savoir chanter. Il faut chanter, danser, jouer la comédie et parfois les trois en même temps. Rien ne garantissait qu’il sache le faire.

Si vous saviez comme c’est bon lorsqu’un artiste parvient à démonter vos a priori ! Quand sa lumière intérieure et tout ce qu’il dégage dans l’exécution de son art vous irradie au plus profond de votre être. Quand il vous attrape, vous décolle de votre position de simple spectateur pour vous ballotter à son gré et vous relâcher quand il l’aura décidé. C’est la force de Nicolas Motet. Avec toute sa fraîcheur, sa candeur de jeune artiste et sa rage de faire ce métier, il transcende le personnage d’Oliver Twist et nous le propose dans une version tellement réelle qu’on ne peut qu’avoir de l’empathie pour lui. Vocalement, la puissance et l’émotion sont là. Il s’implique et cela se sent. L’émotion est décuplée en se disant qu’on assiste là à la naissance d’un artiste qui fera probablement les beaux jours des comédies musicales à venir, et sûrement au delà des frontières françaises.

Si cette critique n’était pas assez claire malgré le flot de compliments, Oliver Twist le musical est un des spectacles à ne pas rater de cette rentrée théâtrale. Le succès est d’ailleurs au rendez-vous puisque la production a annoncé il y a quelques jours qu’ils ouvraient les réservations jusqu’à fin décembre, alors qu’elles n’allaient au départ que jusqu’à fin Octobre. Il faut encourager cette création française car, comme l’a titré le New York Times, elle « vise plus haut ». Elle ramène la comédie musicale française aux ambitions qu’elle avait avec Les Misérables de Boublil et Schonberg qui est un succès mondial depuis des années. Et en ceci, il faut la porter pour qu’elle fasse des émules et que les jeunes créateurs se sentent la possibilité de nous offrir toujours plus.

Un article rédigé par Florian Vallaud