Les combats de l’intime

Fiertés (2018Résultat de recherche d'images pour "fiertés série"

Une série de Philippe Faucon

Avec Samuel Theis, Stanislas Nordey,

Frédéric Pierrot, etc

Diffusé sur Arte le 03 Mai 2018

Une fiction télévisée française sur l’homosexualité est toujours attendue comme une petite révolution. Depuis les téléfilms fondateurs de Christian Faure diffusés en 2000 et 2005 sur France 2 (Juste une question d’amour et Un Amour à taire), les expériences furent rares mais marquantes. De plus en plus de personnages gays ont été intégrés aux séries phares des chaînes historiques. On pouvait penser que les artistes avaient fait leur office, qu’ils étaient parvenus à faire comprendre des choses à ceux qui n’étaient pétris que de clichés. Mais le débat d’une violence sans nom autour du Mariage Pour Tous cristallisait la triste vérité : il y a encore du travail. C’est dans cette période tendue qu’arrive la mini-série de Philippe Faucon.

En trois épisodes, le réalisateur du film césarisé Fatimase donne le défi de traverser trois années marquantes pour l’homosexualité dans la société française par l’histoire de Victor et Serge : la dépénalisation de 1981, le PACS de 1999 et enfin le Mariage Pour Tous de 2013.

L’originalité réside dans le traitement des événements. Philippe Faucon fait le pari de scruter l’intime. C’est par ces expériences personnelles qu’il démontre une réalité plus large. Si on n’échappe pas au sempiternel coming-out qui se passe mal, les deux autres épisodes traitent avec finesse de la question de l’adoption, du mariage et de comment vivent les enfants de couples homoparentaux.

Le réalisateur semble faire la chasse aux situations convenues et aux déversements émotionnels. Chaque scène est traitée avec une distance qui invite à réfléchir davantage qu’à ressentir. Mais cet engagement du scénario ne va pas sans un manque de naturel de certaines répliques qui font davantage discours philosophiques et politiques que ceux de personnages crédibles.

La direction d’acteur est à l’avenant. Les comédiens semblent perdus et manquer de direction. On a connu Frédéric Pierrot plus inspiré. Ici, chacune des colères de son personnage semblent être jouées sous Lexomil.  Seul Stanislas Nordey parvient, par moments, à tirer son épingle du jeu. Les autres récitent leur texte. S’il s’agit d’un choix artistique, il faudrait nous en expliquer la pertinence.

Fiertés n’est pas la série événement attendue malgré de belles qualités et un discours important. Ses sujets sont originaux mais le jeu d’acteur empêche l’ensemble de décoller de créer l’empathie nécessaire à la transmission de son message.

Un article de Florian Vallaud

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Un prologue aux dents longues

Castlevania

Série d’animation (USA)

Warren Ellis (Scénario) et Sam Deats (Réalisation)

Sortie le 8 Juillet 2017 sur Netflix

Valachie, 1455. Une jeune femme souhaitant devenir médecin dans un monde obscurantiste pousse la porte du château de Dracula, seul être disposant des connaissances qu’elle convoite. 20 ans plus tard, alors qu’elle brûle sur un bûcher, Dracula revient d’un long voyage. Apprenant ce qu’il est arrivé à sa femme, il fait fi de toutes les promesses qu’il a pu lui faire et menace toute la Valachie de destruction sous un an, le temps nécessaire pour rassembler une armée de démons. Un an plus tard, alors que tous se réjouissent de leur tranquillité, Dracula réapparaît et met sa menace à exécution.

Castlevania est de ces licences qui réveille tout un éventail de souvenirs dans le cœur des joueurs. Certains très bons, et d’autres beaucoup moins. Apparue sur NES voilà presque 30 ans, Castlevania met en scène la lutte immortelle du clan Belmont (et nombre d’autres protagonistes) contre le mal absolu, personnifié par Dracula. Et au même titre que toute licence dotée d’un âge respectable, la série a connu son lot de chefs-d’œuvre (Castlevania – Symphony of the Night) comme d’erreurs de parcours (Castlevania – Judgement). Mais la plupart des joueurs ayant pu s’essayer à ce savant mélange de plateforme et de RPG habillé d’un background gothique et pléthorique en garde généralement un bon souvenir.

Malgré l’épaisseur de cet univers gravitant autour de Dracula et d’une étourdissante quantité de protagonistes et de monstres issus de tous les folklores, la licence ne s’est jamais encombrée de scénarios complexes, et la série proposée par Netflix ne déroge pas à la règle. En reprenant l’histoire de Castlevania III, la série s’offre certainement l’un des backgrounds les plus intéressants de la licence, avec un Dracula pater familias, une famille Belmont tombée en disgrâce et une église loin d’être très catholique. Certes, au terme des 4 épisodes de cette première saison, tout reste encore à écrire, mais la trame et les personnages familiers des passionnés sont bien présents et respectés.

On peut dire ce qu’on veut de Netflix, mais ils ont au moins le mérite de se pencher sur des projets que les ténors du genre délaissent, à tort ou à raison. En revanche, le degré de qualité qu’ils exigent tourne rarement en leur défaveur. Pour cette première tentative d’adaptation de Castlevania, on ne peut pas dire qu’ils dérogent à cette règle. Certes, les curseurs sont loin d’être poussés à fond, sans doute pour maîtriser les coûts d’un pari loin d’être gagné d’avance, mais les décors sont très travaillés, et l’animation reste honorable. Tout juste peut-on regretter une ambiance qu’on aurait sans doute aimée plus crépusculaire pour une licence qui a fait son miel d’une nuit potentiellement éternelle (peut-être en saison 2 ?). Les doublages, qu’ils soient VO ou VF, relèvent l’ensemble sans pour autant apporter un véritable charisme aux personnages, lesquels ont en plus hérité d’un design plutôt générique, dans ce style fort peu inspiré (mais plutôt populaire) mêlant comics et mangas. Mais on ne va pas se mentir, Castlevania n’a jamais brillé par le charisme dévastateur de ses protagonistes, mais par son ambiance gothique, ici relativement présente.

Pour un coup d’essai, Netflix s’en sort plutôt bien. D’une licence de jeu-vidéo passée sous les radars depuis plusieurs années, ils tirent une série qui tient plus du film découpé (avec tous les soucis de rythme que ça implique), un prologue sans éclat particulier, mais annonciateur d’enthousiasmantes perspectives narratives. On ne peut qu’espérer que la prochaine saison annoncée (qui comptera 8 épisodes) saura les exploiter. Reste juste à savoir si cette série saura séduire le plus grand nombre et pas uniquement les fans de Castlevania.

Légion, l’art de la schizophrénie

Légion (2017)

Une série tv de Noah Hawley

Avec Dan Stevens, Rachel Keller

Diffusé sur FX ( US) et OCS (FR)

Après avoir déferlé sur le grand écran, il est maintenant indéniable que la télévision est le nouveau terrain des adaptations de comics. The Walking Dead, The Flash, Arrow, Supergirl, Outcast, Preacher : la liste s’allonge d’année en année. Ce n’est pas si surprenant. Quand on y réfléchit, le format épisodique et feuilletonnant de ces publications s’accorde à merveille avec l’univers des séries. Spiderman, Superman et Hulk ont abordé ce média dès les années 60. La vraie révolution vient encore une fois des Studios Marvel. Après avoir établi leur Marvel Cinematic Universe, ils décident de l’élargir sur le petit écran. Cela leur permet de traiter des personnages secondaires tout en entretenant le lien avec le public entre chaque sortie cinéma.

C’était étonnant que, jusque-là, nous n’ayons rien vu venir du côté des X-Men. Le « bestiaire » de mutants est tellement vaste qu’il est tout à fait possible d’y raconter d’autres histoires que celles des films. C’est la chaîne américaine FX qui s’y colle avec Légion, diffusé en France depuis le 24/03 sur OCS. On suit les aventures de David Haller, diagnostiqué schizophrène sévère, qui voit apparaître chez lui des signes de pouvoirs étranges.

Si le personnage est bien connu des amateurs de comics, le pilote écrit et réalisé par Noah Hawley a la double charge de présenter le personnage et les enjeux de l’histoire. La principale qualité de cet épisode est d’avoir opté pour une direction artistique osée qui place la série parmi les plus ambitieuses du moment. Puisque le personnage est schizophrène, on va partager sa confusion pendant une heure. Les séquences s’enchaînent, se chevauchent et parfois se contredisent. Certaines semblent juste sorties d’un esprit malade. On ne sait plus ce qui tient de la réalité ou du fantasme. C’est à la fois génial et déroutant. Hawley redéfini la manière de traiter des super-héros en misant davantage sur l’aspect cérébral à l’image d’un Westworld.

Le tout est tenu par un Dan Stevens méconnaissable. On est très loin de Matthew Crawley ou de la Bête. Il communique par son regard la folie, la malice et le désespoir.

Si il pose davantage de questions qu’il ne présente réellement la série, ce pilote a le mérite d’intriguer et de laisser le spectateur hébété devant son écran. On en vient à se dire que seule la saison entière pourra nous éclairer et savoir si le show est véritablement excellent ou juste de la poudre aux yeux.

 

Le Fantôme de mon ex : Le Veuf Joyeux

Être comédien de nos jours est un chemin de croix. Il faut appréhender son art, le maîtriser puis le développer. Cela peut prendre des années voire même toute une vie. En ceci, les comédiens ne sont pas si loin des écrivains. Mais l’abnégation à son art ne suffit pas. Le comédien doit sortir du lot et se faire remarquer. A l’instar du dragueur en discothèque, il doit faire naître le désir d’un metteur en scène pour avoir du travail. Mais internet a ouvert une nouvelle voie aux artistes en offrant des plateformes de diffusion accessibles à tous. Comme les one-man-show dans les scènes ouvertes, les webséries commencent à fleurir avec plus ou moins de succès. Leur format court et l’économie de moyens ont permis à des créateurs d’écrire leurs histoires, de créer l’écrin qui va accueillir leur œuvre. C’est dans cette dynamique que s’inscrit Yann Galodé avec Le Fantôme de mon ex.

Mise en ligne depuis début Février 2017 au rythme d’un épisode par semaine, la série ne cesse de développer son public. Vincent (Yann Galodé) vit très mal le deuil de son compagnon, Tony (Mike Fédée). Il erre comme si il était mort le même jour que l’homme de sa vie. Rien ne semble pouvoir le sortir de sa torpeur si ce n’est Tony qui réapparaît comme par miracle. Pourquoi ? Comment ? Vincent est-il le seul à pouvoir le voir ? Va-t-il parvenir à faire le deuil du lien qui les unissait alors que le fantôme de son ex est tout le temps avec lui ?

Cette histoire amène autant de questions que de craintes. Le scénariste parviendra-t-il à transcender le format court pour développer son sujet et fidéliser les internautes volages ? C’est par un subtil mélange de drôlerie et de gravité que Yann Galodé tient son récit. Il l’aère et, tel un funambule, fait pencher ses personnages d’un côté ou de l’autre. Les nuances sont parfois subtile mais bel et bien là. Il évite l’écueil du pathos pour l’amener vers du positif. De même, l’homosexualité du couple n’est qu’un détail qui n’influence pas l’histoire. C’est un couple comme un autre et le propos peut ainsi être universel.

Le charme vient aussi des comédiens qui semblent former une troupe. Mike Fédée incarne un fantôme au charme ravageur et ravagé. Il est le personnage cynique dont chacune des vannes fait mouche. Lila (Magali Faure), Camille (Marine Griset) et Léo (Lukas Delcourt) n’ont fait leur entrée en scène que la semaine dernière mais font la démonstration d’une belle énergie et d’une présence qui donne envie de les suivre.

La saison 1 comptera une dizaine d’épisodes. Nous n’avons pas encore d’informations sur une future saison 2 mais l’envie des spectateurs et de l’équipe semble être là. Tous les voyants sont au vert pour nous offrir un belle et longue aventure avec ces personnages et les comédiens qui les incarnent.

Hard Work is Good Work

Trepalium (2016), série française.

Créée par Antarès Bassis et Sophie Hiet. Réalisée par Vincent Lannoo.

Première diffusion française le 11 Février 2016 (Arte)

Paru en DVD et Blu-Ray le 3 Février 2016 (Arte Éditions)

Au cours du XXIème siècle, le chômage passe de 15 à 80%. Seule solution trouvée pour mettre fin à l’évidente tension sociale qui en découle : la construction du Mur, qui marquera la séparation entre la ville et la zone. 30 ans plus tard, le système est arrivé en bout de course. Les zonards sont abandonnés à leur sort, tandis que les actifs vivent dans l’angoisse de les rejoindre s’ils venaient à être licenciés. En désespoir de cause, le gouvernement annonce la création de 10.000 « emplois solidaires » imposés aux foyers actifs. Une mesure qui se révèle bien vite moins solidaire qu’intéressée.

L’anticipation comme horizon

Dernière née des productions Arte, Trepalium nous entraîne dans un futur en ruine. Elle n’est pas la première (même si en France l’anticipation et la SF en général sont des genres plutôt boudés), et elle ne sera pas la dernière. Cette fois cependant, la chute de la société n’est due ni à une pénurie de matière première ou une inconséquente escalade guerrière, mais à une crise du chômage laissée hors de contrôle.

Le récit d’anticipation, quel qu’il soit, trouve son origine dans les angoisses de l’époque qui l’a vu naître. De Judge Dredd, qui imaginait une société née des cendres du conflit nucléaire global promis par la Guerre Froide, à la saga Terminator et ses terrifiantes machines issues du boum technologique des années 80-90, en passant par la quadrilogie Mad Max et ses punks déjantés apparus au lendemain du premier choc pétrolier des années 70, tous sont nés du paroxysme des angoisses de leur temps. Trepalium ne fait pas exception, même si elle s’attaque à une angoisse bien moins globale que ses homologues d’outre-Atlantique. Toutefois elle aborde un thème qui trouvera facilement écho en France et dans la plupart des pays du Sud de l’Europe : le travail, et par extension son inverse, le chômage.

Dès le départ, Trepalium affirme sa volonté de ne pas éluder la moindre question de son sujet. L’intrigue passe alternativement de chaque côté du Mur, dressant une galerie de portraits représentatifs d’un monde du travail malade et du désastre social de l’inactivité. Seul bémol, les scénaristes n’ont pas cru bon d’utiliser d’approche novatrice autre que l’anticipation, ni d’ailleurs de la moindre subtilité. De la progression de l’histoire au comportement des personnages, rien n’est véritablement surprenant. Les seules surprises viennent en fait de cette société futuriste aux allures de Germinal, tout simplement parce qu’on ne sait quasiment rien de son organisation hormis le clivage Actifs/Zonards autour duquel tout tourne. Sommes-nous en face d’un modèle de société crédible ? Pas vraiment. Difficile d’imaginer qu’une société aussi peu nuancée puisse fonctionner, même difficilement. Est-ce pour autant un problème ? Pas tant que ça.

Certes, l’ensemble fait très artificiel et nous empêche de nous plonger complètement dans cette dystopie glaçante. Pour autant, la plupart des récits d’anticipation ne sont pas plus crédibles, tout simplement parce qu’ils ne sont que des caricatures, des exagérations. C’est d’autant plus vrai quand ils se basent sur le dévoiement de concepts comme le travail. En dépit de sa racine latine (qui donne son nom à la série, vous l’aurez noté de vous-même), le travail n’est pas le même pour tous. Pour un même travail, certains s’y rendent le sourire aux lèvres alors que d’autres y vont carrément à reculons. Dans Trepalium, tous les actifs sont logés à la même enseigne, à savoir qu’ils préféreraient se jeter sous un train plutôt que de retourner au boulot. Seule la menace de la Zone les pousse à y retourner, quitte à y laisser leur peau, là où les inactifs, eux, se désespèrent de devoir vivre d’aides alimentaires et de magouilles. Finalement, dans ce monde, tout fonctionne mais des dirigeants cyniques aux zonards miséreux, personne n’est heureux.

Anticiper pour mieux dénoncer

Malgré ses intrigues prévisibles et son contexte bancal, Trepalium ne manque pas d’intérêt. Comme toute bonne caricature, elle grossit le trait pour mieux amener son propos. Quand bien même se projette-t-elle dans le futur, elle ne fait jamais qu’exacerber des comportements existant déjà dans le monde du travail actuel. La seule différence ? Dans Trepalium, personne ne se cache. Tout est bon pour obtenir un travail, le conserver et progresser. Vous retrouvez votre manager raide mort dans le hall d’entrée ? Une occasion rêvée pour postuler et tenter de reprendre son poste. Un entretien d’embauche qui tourne en votre défaveur ? Accusez votre adversaire de toxicomanie et raflez la place. Aussi déloyaux et anti-sportifs soient-ils, les comportements les plus abjects sont encouragés pourvu qu’ils vous permettent de grimper dans l’échelle sociale et l’empathie n’est plus qu’un lointain souvenir.

Cynique et irréaliste, pensez-vous ? Sûrement moins qu’on ne le croit.

À l’heure où le marché du travail est plus en tension que jamais, que des quartiers entiers peuvent cumuler près de 50% de chômeurs, est-il vraiment irréaliste d’être prêt à tout pour saisir la moindre opportunité, même à torpiller les espoirs des autres ? Peut-on raisonnablement penser qu’il n’existe plus de discriminations à l’embauche ni de mise au placard et encore moins de licenciements aussi cruels que désinvoltes ? Peut-on nier que le chômage est plus souvent qu’on ne le croit le début d’un naufrage social parfois inéluctable ? C’est là, la force de Trepalium : montrer le pire qui puisse nous arriver si nous continuons sur la voie que nous nous traçons, à savoir un monde où l’humain s’est laissé dépasser par le système qu’il a mis en place, et où même ceux qui l’ont instauré en sont esclaves. Autant dire que les possibilités de réversibilité seraient alors très minces, voire inexistantes.

Trepalium fait partie de ces (trop?) rares incursions françaises dans le domaine de la SF, et rien que pour cette tentative, elle mérite qu’on lui accorde un tant soit peu d’attention. Quand bien même sait-on qu’elle ne rivalisera pas avec les cadors anglo-saxons et qu’elle cumule nombre de défauts de forme (intrigue paresseuse et dialogues laborieux en première ligne), son fond et son ambiance glaçante, à mi-chemin entre cynisme et réalisme, compensent largement ses quelques maladresses.

Pour ceux qui auraient raté la diffusion du 11 février sur Arte des épisodes 1 à 3, sachez que la chaîne les proposera gratuitement toute la semaine prochaine en replay via son service Arte+7. Enfin, pour les plus matérialistes, notons que cette série est également disponible en DVD et Blu-ray depuis le 3 février.

un article de GBP

GAME OF THRONES SAISON 5 : LE BILAN

Voici venu le temps de faire le bilan ! ( air d’un générique d’émission pour enfants). Après 10 semaines de diffusion, la série phare de HBO, Game of Thrones, vient de clore sa cinquième saison avec un épisode suivis par près de 8,11 millions de téléspectateurs, battant ainsi le record d’audience de la série depuis son démarrage. Comme tous les ans, cette saison a été jalonnée de divers incidents ( la fuite des 4 premiers épisodes ainsi que d’éléments du final), polémiques et émois. Dans une histoire où rien n’est jamais certain et où tout le monde est menacé de mort, nous n’en attendions pas moins.

Les promesses et les effets d’annonce en amont ont été légion : bandes annonces épiques, affiches annonçant une rencontre entre Tyrion et Daenerys, Nikolaj Coster-Waldau ( interprète de Jaime Lannister) dévoilant sur le plateau de Jimmy Fallon que toute l’intrigue le concernant n’était pas issue de l’œuvre originale… La plus grosse information qu’il fallait retenir dans toute cette communication était que la série prendrait fin avec la saison 7, soit avant que Georges R.R. Martin ait lui même fini d’écrire ses livres. Pour atteindre ce but, il s’est résolu à dévoiler la fin de son histoire aux scénaristes afin que ceux-ci sachent dans quel sens aller. Nous verrons que cet ultimatum qui fixe la fin de l’histoire dans seulement 20 épisodes pose un problème non négligeable quant aux 10 que nous venons de voir.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble essentiel de rappeler que nous ne parlerons ici que de la série. Non pas pour nier l’existence des romans ni leur importance, mais parce qu’une adaptation se juge en tant qu’œuvre à part et non pa r rapport à son matériau de départ. Le spectateur est sensé pouvoir comprendre et appréhender l’univers qui lui est présenté sans avoir à lire des milliers de pages au préalable. En revanche je ne saurais trop vous conseiller de vous pencher sur les livres tant nous avons affaire à un objet littéraire d’une rare qualité. Il est maintenant temps de dresser un bilan rapide de cette saison et de voir dans quelle mesure elle répond à tout ce que nous venons d’évoquer.

Une saison dominée par la religion et l’extrémisme

Si les saisons précédentes étaient orientées sur les intrigues politiques et meurtrières des nombreuses familles qui convoitent le trône de fer, cette saison voit l’émergence de deux principales formes d’extrémisme qui prennent leurs sources dans une société en perte de repères.

D’un côté, nous avons le Grand Moineau à King’s Landing, justement interprété par Jonathan Pryce, qui voit son nombre de fidèles s’agrandir de jour en jour dans les masses populaires de la ville. Il compte bien faire justice et rétablir la morale dans une ville où ne règnent que la luxure, l’inceste, le meurtre et la sodomie ( pour ne citer que les loisirs les plus sympas). Alors que le jeune roi Tommen Baratheon ne voit rien de cette tendance tant il est occupé à besogner sa nouvelle femme, Margaery Tyrell, ainsi qu’à gérer la guerre froide entre elle et Cersei. Cette dernière y voyant d’ailleurs une occasion en or de se débarrasser des Tyrrel qui commencent gentiment à la gonfler. Après tout, Loras est reconnu comme sodomite depuis bien longtemps et il court des rumeurs pas très jolies sur Margeary, alors pourquoi ne pas lâcher les chiens de la religion à leurs fesses et attendre tranquillement qu’il se fassent mordre ? Et c’est ce qui arrive, puisque les deux se font enfermer en attente d’un jugement. Cette intrigue est étrangement actuelle tant elle fait écho à la résurgence dans notre monde de la puissance des leaders religieux et de leurs idées d’un autre temps. Alors que Ser Loras, dans une scène du premier épisode, pense être tout à fait accepté et pouvoir vivre son homosexualité sans qu’on ne le blâme, il est vite rattrapé par la réalité d’un monde qui le considère encore à mots couverts comme déviant.

Le groupuscule des Fils de la Harpie forme l’autre extrémisme prenant de l’importance à Meereen. Même s’il semble descendre d’un ordre beaucoup plus ancien, il réapparaît en réaction à la décision de Daenerys d’abolir d’esclavage dans la cité. Dès lors, ses membres n’auront de cesse que de tuer à visage couvert et d’attenter à la vie de la Mère des dragons. Nous leur devons d’ailleurs l’une des plus belles scènes de la saison dans les arènes de Meereen à l’épisode 9 qui conclut la déchéance sociale de Daenerys.

Dans les deux cas, les conséquences des mouvements perpétuels et des crises politiques introduits dans les saisons précédentes se voient concrétisées dans ces deux formes extrêmes, l’une sociale et l’autre religieuse. Mais n’est-ce pas finalement un miroir du monde réel ? Au cours de l’histoire, n’avons nous jamais vu en période de crise le peuple se replier sur des valeurs religieuses et archaïques ? En ce sens, cette saison est assez réussie dans l’image qu’elle donne de notre réalité. Cependant, on ne peut pas crier à la réussite pour ce qui est de l’évolution des personnages et des intrigues.

Une saison de transition…encore !

On ne va pas se mentir, Game Of Thrones a toujours été une série qui prenait son temps pour faire évoluer ses intrigues, préférant l’ambiance feutrée et la subtilité des intrigues de couloirs aux gros effets qu’elle reléguait en guise de feux d’artifices finaux. Mais là, nous avons atteint des sommets d’immobilisme sur le développement des personnages comme rarement auparavant. Seuls deux personnages suivent une vraie évolution durant la saison, les autres sont en roues libres. Et ceci sans compter sur les personnages qui disparaissent totalement tel Brann que nous avions laissé volant tel un oiseau ( espérons qu’il ne se soit pas pris une montagne). Un des showrunners a expliqué cette absence par le fait qu’ils avaient atteint avec lui le bout de l’histoire qui était racontée dans les livres et qu’ils ne voulaient donc pas qu’il ait trop d’avance sur les autres.

Était-ce aussi le cas de Jaime Lannister, qui s’est vu affublé d’une intrigue dans laquelle les scénaristes semblaient peu investis ? Si le fait d’aller tirer sa fille des griffes des dorniens avant qu’ils ne vengent sur elle la mort de leur cher Oberyn pouvait être une bonne occasion de traiter la fibre paternelle de Jaime, il n’en est rien. Et le tout semble être une petite ballade de santé pour le personnage qui va prendre le soleil à Dorne pour en revenir avec sa fille et son nouveau beau-fils sous le bras aussi facilement qu’il y est entré. Seul le retournement final de cette intrigue justifie cette histoire car il augure d’une future vengeance des Lannister envers Dorne (du moins, si il sont un peu susceptibles). Mais 10 heures d’épisodes pour en arriver là, c’est tout de même beaucoup.

Même constat pour Cersei, Arya et Tyrion qui sont les trois déceptions de la saison. Cersei reste cantonnée dans son rôle de méchante intrigante et sa rencontre avec le Grand Moineau n’est qu’un moyen de plus pour arriver à ses fins. On aurait pu espérer une confrontation entre ses valeurs à elles et celles de la religion. Mais quand son plan machiavélique contre les Tyrell se retourne finalement contre elle (et oui, elle n’est pas toute blanche la colombe !), on peut aisément imaginer que la saison prochaine le personnage n’en sera qu’encore plus énervé et vindicatif. Bref, rien de nouveau sous le soleil. Quant à Arya, comme prévu elle arrive à Braavos pour y suivre son entraînement auprès des « sans-visage », espérant utiliser leurs techniques afin de réduire sa Hit List. Durant dix épisodes, elle lave le sol, fait les tâches ménagères et vends des huîtres, sans comprendre que devenir personne pour pouvoir être tout le monde exige de laisser de côté son identité. Cette intrigue n’avance pas, Arya en est au même point du début à la fin de la saison. Tyrion n’est cependant pas mieux servi. Il lui faut toute la saison pour accomplir le voyage jusqu’à Daenerys et se faire admettre dans son entourage. Plus de la moitié de l’histoire est consacrée à son périple qui ne rencontre aucun obstacle, ou plutôt chacun des obstacles s’avère ne pas en être un, se contentant de le rapprocher un peu plus de son but. C’est une saison croisière pour Peter Dinklage.

Les cas de Stannis et Sansa sont en revanche assez intéressants car ce sont sur leurs intrigues que ce sont cristallisées les deux polémiques de la saison. Autour de Sansa tout d’abord qui se trouve refilée par Littlefinger à Ramsay Bolton comme une vulgaire prostituée afin d’asseoir son autorité sur l’ancien fief des Stark. Lors de leur nuit de noces, Ramsay « viole » Sansa. Cette scène a fait hurler les téléspectateurs. Mais pourquoi ? Hormis le fait que ce soit à la gentille Sansa que cela arrive (et reconnaissons-le, elle a une vie pourrie), ce n’est pas le premier viol auquel on assiste dans la série. D’autre part, Ramsay est défini dès le départ comme un personnage tordu et volontiers violent quand il n’a pas ce qu’il veut. Les scénaristes n’auraient pas été logiques en nous épargnant cette scène qui semble couler de source. Et même si parfois ce monde rappelle le nôtre, il ne faut pas perdre à l’esprit que c’est un monde beaucoup plus sombre et médiéval dans ses codes de valeur. Il faut juger l’action dans la cohérence du monde dans lequel elle se situe et non dans lequel nous sommes. C’est sain que les gens soient choqués par un viol mais il ne faut pas lyncher les scénaristes parce qu’ils ont écrit cette scène. Ce qui aurait été beaucoup plus choquant, c’est que Ramsay soit un amant modèle. Et le problème est le même pour la polémique autour de Stannis. Il s’apprête à fondre sur Winterfell avec son armée pour reprendre le Nord mais l’hiver (qui a mis 5 ans à arriver) le freine. Quand il fait froid et qu’on a rien de mieux à faire, quoi de mieux qu’un barbecue propose Mélisandre ? Et tant qu’à faire un barbecue humain où on brûle la fille de Stannis comme offrande aux dieux pour qu’ils libèrent la voie. Ici ce qui a choqué c’est qu’on brûle une petite fille mais le problème est le même que pour Sansa. En revanche la scène est gênante pour une raison d’utilité. Comme la fille de Stannis ne nous a été présentée que peu de temps auparavant, il n’y a aucun facteur d’attachement. Donc on brûle juste une petite fille, pour l’image choquante que cela véhicule et là c’est plus gênant.

Les deux vrais points forts de cette saison sont Jon Snow et Daenerys dont les intrigues jouent aux montagnes russes jusqu’au dernier épisode qui les clôture de façon magistrale. De son côté, Jon Snow est toujours au Mur et milite pour que les « sauvages » soient rapatriés de l’autre côté afin qu’ils ne soient pas décimés par des Marcheurs Blancs de plus en plus présents. Si son idée ne fait pas l’unanimité auprès de ses camarades, sa nomination au titre de Lord Commandeur de la Garde de Nuit lui permet d’imposer son avis. Passé de l’autre côté du Mur, il affronte pour la première fois les Marcheurs et en ressort victorieux. Sa mission réussie, il rentre tout content au Mur où l’attend une très mauvaise surprise qui le laissera sans le souffle. De son côté Daenerys commence la saison sous de meilleurs auspices puisqu’elle est reine de Meereen, mais l’arrivée des Fils de la Harpie vont faire s’effriter tout son petit monde. De plus, deux de ses trois dragons qu’elle avait enfermé dans la saison précédente sont un peu rancuniers et en veulent à leur mère. Quant au troisième, il a tout simplement disparu dans la nature. Et elle va en subir des épreuves au cours de cette saison jusqu’à cette scène fabuleuse dans l’arène de Meereen où elle se retrouve encerclée par ses adversaires prêts à la tuer. Elle ne doit son salut qu’à un bon vieux Deus Ex Machina. Mais c’est sans royaume et au milieu de nulle part qu’elle se retrouve en fin de saison. Depuis la saison 1, elle n’avait fait que monter socialement et s’approcher un peu plus du but qu’elle s’était fixée : reconquérir le trône familial. En une saison tout s’est effondré et elle se retrouve au même stade qu’au démarrage de l’histoire, la naïveté en moins. Les deux personnages ont pensé se hisser, non sans mal, en haut de la chaîne alimentaire pour finalement se retrouver en bas par de mauvais choix et surtout des forces plus puissantes qu’eux. Et c’est ce qui en fait les personnages intéressants de la saison. Les autres ne sont à aucun moment mis en danger dans leurs positions ( à part Cersei mais l’épisode final s’empresse de renverser la vapeur). Jon Sow et Daenerys prennent tous les événements comme une bourrasque qui les met à terre.

En résumé, cette saison n’était pas si passionnante que cela. On pourrait me rétorquer que c’est une saison de transition mais c’était le même argument sur les précédentes. C’est assez paradoxal parce que les épisodes en eux-mêmes sont plutôt bien rythmés et sont loin d’être ennuyeux. Mais c’est l’arc global de la saison qui pèche. En ne proposant pas à leurs personnages de grosses avancées, de gros choix, les scénaristes perdent en puissance. Ce qui est inquiétant pour la suite c’est qu’il ne leur reste que 20 heures pour régler toutes les intrigues en suspens ET la menace des Marcheurs blancs. Ce n’est rien ! C’est l’équivalent d’une saison d’une série classique. Il ne va plus falloir perdre de temps et chaque épisode des deux prochaines saisons devra être une avancée vers le final de la série. Le seul risque, c’est qu’il faille utiliser de grosses ficelles et perdre en finesse, ce que les scénaristes ont déjà amorcé cette saison. Cependant, ne boudons pas notre plaisir, nous attendons avec grande impatience 2016 pour retrouver un show qui reste en haut du panier des séries de qualité.

Article Rédigé par FV