DOSSIER JURASSIC PARK ( PARTIE 3)

Avec Le Monde perdu, la franchise Jurassic Park trouve son rythme de croisière. Le film, globalement bien accueilli par la critique et les spectateurs, ouvre un boulevard à une suite attendue par les fans. Mais les obstacles qui pavent la route du projet ont été légion. Pourtant, en s’astreignant à leur rythme de 4 ans, la franchise finit par accoucher (sans doute dans la douleur) d’un troisième rejeton visiblement moins bien dégrossi que ses prédécesseurs et pourtant porteur de potentiels insoupçonnés, Jurassic Park III.

Fuite en avant

En effet, Jurassic Park III fait figure d’avorton de la portée. Mais derrière cette santé précaire se cache un développement précipité. Soucieux de respecter les délais (4 ans représentant déjà un temps considérable pour produire une suite), Universal a sûrement déclenché l’accouchement un peu trop tôt. À tort, sans doute, même si cette précipitation n’a été que la conclusion d’une gestation chaotique de bout en bout.

Dès le début, Michael Crichton, bâtisseur de cet univers peuplé de dinosaures génétiquement ressuscités, a annoncé ne pas vouloir produire un nouvel opus papier, et par là-même, une trame pour un nouveau film. Ce désistement était cependant connu depuis la publication du Monde Perdu, ce dernier achevant la saga sans ambiguïté. Steven Spielberg a tenté de palier cette absence en proposant un pitch fort peu inspiré et incohérent (Alan Grant retourné sur Isla Nublar pour y étudier le comportement des dinos s’y retrouve piégé tel un Robinson Crusoë de l’ère mésozoïque) avant d’abandonner le projet après qu’il fut refusé. Alors que ces deux éléments fondateurs manquaient à l’appel, la croissance du nouveau bébé ne pouvait qu’en être ralentie.

Joe Johnston finit par reprendre le flambeau, mais l’avancée n’en est pas moins retardée, le scénariste des deux premiers opus n’étant pas non plus affecté au projet. C’est à trois autres scénaristes qu’incombe la responsabilité de Jurassic Park III. Et c’est certainement ce concerto à 6 mains qui rend le résultat aussi plat et incohérent. Il aura certainement fallu tout le talent de Johnston pour transformer cet échec annoncé en un honnête divertissement estival.

Roulez jeunesse

Car sous ses dehors assez peu avenants, Jurassic Park III reste en effet un divertissement potable, qui vaut surtout, il faut bien l’avouer, au retour à l’écran du réticent Alan Grant (Sam Neill), personnage au combien apprécié des fans, et de sa comparse (dans une moindre mesure) le docteur Ellie Satler (Laura Dern) qui y fait une rapide apparition. Certains y noteront une possible incohérence. Alors qu’il semblait acté qu’une relation entre Grant et Satler était née à la fin du premier opus, on s’étonne un peu qu’Ellie ait fondé une famille sans Alan, lequel, apparemment adouci par son aventure en compagnie de Lex et Tim et revenu à de meilleurs sentiments envers les enfants, joue les professeurs avec Charlie, le premier né de Satler. À aucun moment, l’évolution de leur relation ne nous est expliquée. Il s’agit-là cependant d’un détail de moindre importance, la présence d’Ellie et de sa situation de famille n’est qu’un prétexte bancal à la résolution finale du film.

Cependant Grant ne fait pas dans la figuration, et encore heureux. En tant que seul lien assurant la continuité avec les premiers épisodes, il représente l’unique caution qui permette au film d’être estampillé Jurassic Park au lieu de n’être qu’un film de dinosaures lambda. Les rares références à InGen ou John Hammond sont tellement distillées dans le brouhaha ambiant qu’elles peuvent être considérées comme anecdotiques. Grant et ses multiples contradictions bénéficient néanmoins du meilleur traitement.

Afin de contrebalancer ses penchants moroses et pessimistes, le voilà flanqué pour l’occasion d’un assistant aussi enjoué qu’optimiste, Billy Brennan (Alessandro Nivola.), simple mais satisfaisant en regard de la qualité générale du film. Jeune universitaire et élève de Grant, Brennan brille surtout par les décisions d’une importance capitale qu’il prend en dépit de l’avis de son patron. Qu’il s’agisse de l’imprimante 3D (Hé oui, Jurassic Park III était relativement en avance sur son temps) qu’il loue pour tailler une chambre de résonance de raptor (nous y reviendrons) ou de l’excursion mortifère dans laquelle ils s’embarquent. Sous prétexte de soulager Grant pour qu’il mène à bien ses recherches, Brennan enchaîne les coups d’éclat qui laissent Grant dans un état apathique et désabusé, au point qu’on se demande qui est l’élève de l’autre.

Que dire des autres personnages. Du couple Kirby (William H. Macy et Tea Leoni), on ne retient finalement que l’histoire classique du couple divorcé qui se chamaille et que la flamme de l’adversité finit par ressouder. Classique, mais reconnaissons qu’elle colle parfaitement à l’ambiance « film familial de l’été » que Jurassic Park III vise. Quant aux mercenaires un peu foireux (quel soldat expérimenté raterait un spinosaure avec un fusil de précision ?) que les Kirby engagent pour leur excursion, il ne sont là que pour rendre l’excursion crédible et finir dans l’estomac des carnassiers sans avoir à sacrifier les protagonistes intéressants.

Venons-en maintenant à la raison pour laquelle tout ce petit monde s’est subitement retrouvé sur Isla Sorna : Eric Kirby (Trevor Morgan), unique rejeton du couple éponyme. Parti en excursion quelques semaines avant avec ce qui semble être le petit-ami de sa mère, Eric échoue sur l’île en sa compagnie à la faveur d’une excursion en parachute ascensionnel près de ses côtes. Lorsque le bateau qui les tracte se retrouve sans équipage (et qu’on ignore pourquoi exactement, peut-être le premier méfait du spinosaure, qui, rappelons-le, était un dinosaure piscivore et ayant vraisemblablement eut un mode de vie en partie proche de celui des crocodiles), Eric et son tuteur n’ont d’autre choix que se séparer de l’embarcation et d’atterrir sur le seul lopin de terre disponible, Isla Sorna. Lorsque Grant et ses acolytes finissent eux aussi par y prendre pied, Eric est déjà sur l’île depuis des semaines et on apprend assez vite que l’adulte censé veiller sur lui s’est fait dévorer avant même de mettre pied à terre. D’un bout à l’autre, Eric aura donc survécu seul, par la seule grâce de son ingéniosité. Il sauvera d’ailleurs Grant aux prises avec une bande de raptors, le propulsant au rang de héros pour mieux rabaisser Grant au rang de vieillard cacochyme toujours aussi peu en phase avec « les jeunes ».

Voilà certainement la principale caractéristique de Jurassic Park III : un jeunisme exacerbé. Sous prétexte de vouloir donner un nouveau souffle à la saga, Johnston donne pleinement la main aux jeunes et change la donne. Là où Lex, Tim et Kelly (la fille de Malcolm dans Le Monde perdu) n’étaient que des boulets aux pieds de Grant et Malcolm, Eric se montre bien plus dégourdi quoique très énervant par moment (quand il s’agit surtout de renvoyer Grant à son statut de vieux débris). Là encore, nous avons encore affaire à un paléontologue relativement érudit, car même s’il ignore le nom du spinosaure, il se tient apparemment au courant de la publication de livres sur la paléontologie. Une facette qui se veut subtile, mais qui est en fait présentée de manière assez maladroite. Si on ajoute à ça Billy, à mi-chemin entre Vince de Caméra Café (pour le côté mec trop cool tout à la fois adepte de l’escalade andine et du base-jump) et Sarah Harding du Monde perdu (pour ce qui est de prendre des photos et de vouloir toucher les choses), qui va jusqu’à se sacrifier de manière assez stupide, on obtient une sorte de plaidoyer pour la jeunesse (censé peut-être justifier la reprise de la licence par un autre que Spielberg), sa débrouillardise, sa capacité à prendre l’initiative. Sauf que le résultat a plutôt tendance à glorifier l’action au détriment de toute réflexion. À croire que les raptors ont plus de jugeote que la plupart des personnages.

Un bestiaire réinventé

Mais avant de nous pencher sur les raptors, intéressons-nous à la nouvelle star que cet opus a voulu introduire pour remplacer le fameux tyrannosaure, j’ai nommé le spinosaure, apparemment l’espèce découverte en Égypte (Spinosaurus Aegyptiacus de son nom scientifique). Selon toute vraisemblance, le spinosaure était l’un des rares théropodes à dépasser en taille le sacro-saint tyrannosaure. Et il fallait au moins ça pour marquer les esprits après le couple de T-rex du deuxième opus. À part de rares espèces de théropodes voisines en taille et en morphologie, difficile de proposer un monstre à même de tenir tête à tyrannosaurus rex (au nom si emblématique d’ailleurs) sans faire redite. À moins de créer un dinosaure de toutes pièces comme dans Jurassic World, ce qui aurait été difficile à justifier, Spinosaurus fait donc office de meilleur et seul choix à disposition. Quant à son absence des deux premiers opus, elle est justifiée de manière assez maline, laissant entendre qu’il avait été développé en secret par InGen.

Souci (de taille pour le coup), il ne suffit pas d’être le plus gros pour être le plus terrifiant ou le plus efficace. Et de ce côté-là, le spinosaure de Jurassic Park III fait franchement mauvaise première impression. Qu’il soit présenté comme un carnivore comparable au tyrannosaure, alors qu’il se nourrissait vraisemblablement de poisson comme le prouvent à la fois la forme de ses dents et la composition isotopique de ses os, passe éventuellement. Qu’il puisse tuer un tyrannosaure alors que son crâne était loin de pouvoir développer assez de force pour rivaliser, admettons, mais pourquoi avoir choisi de placer le fameux « plan nocturne sous la pluie » en toute fin de film ? Car il n’y a rien de mieux pour présenter ces prédateurs et en exacerber les traits terrifiants que ce plan utilisé par Spielberg dès le premier opus. Certes, compte tenu du développement du film, il était difficile de le placer avant, tout en restant cohérent, l’atterrissage de nuit sur une île pleine de dinosaure n’étant pas une option. Cependant, même si la séquence qui nous introduit ce nouveau « super-prédateur » ne manque pas de rebondissements, le spinosaure peine à paraître autre chose que simplement impressionnant. Sa vraisemblable capacité à nager n’est en fait exploitée qu’en toute fin de film, mais malgré ces caractéristiques supérieures, à aucun moment la bête n’arrive réellement à convaincre.

Clairement, les véritables stars mésozoïques de ce troisième opus sont sans conteste les vélociraptors. Intelligents, féroces et sociaux, les raptors réinventés par Johnston et ses scénaristes sont autrement plus intéressants que le spinosaure. Coupons court à toute controverse. À aucun moment, je n’essaierai de vous convaincre que ces raptors sont scientifiquement exacts. En revanche, pour peu qu’on pousse l’analyse relativement loin, il est possible de leur trouver une cohérence, voire même une vraisemblance.

Comme je l’expliquais dans la première partie de ce dossier, les raptors créés par Spielberg (et utilisés jusqu’à Jurassic World) ne sont pas des vélociraptors. Anatomiquement crédibles, mais ne représentant aucun animal ayant existé (ou du moins qu’on ait découvert). Ajoutons à cela la réflexion d’Alan Grant lancée à l’un des étudiants venu assisté à sa conférence, et une porte s’ouvre sur une échappatoire. Lorsqu’il propose à Grant d’aller sur Isla Sorna pour étayer sa thèse sur l’intelligence des raptors, celui-ci lui rétorque que ce qu’avait fait InGen était d’avoir créé des monstres de parc d’attraction génétiquement fabriqué. Même si les raptors qu’étudie Grant ne sont pas exacts du point de vue de la réalité, on peut partir du principe que leur fossiles s’inscrivent dans la réalité dépeinte par Jurassic Park. Grant émet des doutes quant à l’exactitude des copies générées par InGen (sans doute à raison quand on voit l’Indominus Rex du quatrième opus). À partir de là, tout est quasiment dit. Si un patchwork génétique a donné naissance aux raptors d’InGen, rien n’interdit que leurs caractéristiques et leur comportement diffèrent de la réalité. Ça ressemble à des dinosaures, mais ce n’en sont peut-être pas.

Tout juste peut-on reprocher à ces raptors un détail anatomique qu’aucun dinosaure de leur famille n’a jamais présenté, la fameuse chambre de résonance, sorte de larynx qui leur permettrait de communiquer entre eux par un langage primitif. Allez simplement comprendre comment un organe censé se trouver au niveau des sinus de l’animal pourrait bien lui permettre d’émettre des sons partant de la gorge. Et non, les raptors du films ne parlent pas du nez.

En résumé, Jurassic Park III n’a pas révolutionné la licence Jurassic Park malgré les idées foisonnantes dont il fait preuve. Trop de maladresses et d’incohérences auront eu raison de ses ambitions démesurées. Néanmoins, il a composé avec le délirant Evolution de Ivan Reitman un excellent duo de divertissement durant l’été 2001. Dans la dernière partie de ce dossier, nous explorerons les autres médias ayant eu l’honneur (ou le déshonneur) d’accueillir les dinosaures de Crichton. Nous développerons également certains aspects paléontologiques soulevés par cet univers fascinant.

dossier rédigé par GBP

DOSSIER JURASSIC PARK ( PARTIE 3)

Tel une fusée éclairante jetée au loin attire un T-Rex de cinéma, le succès stratosphérique de Jurassic Park (du livre autant que du film) ne pouvait qu’appeler une suite qui ne tarda pas à arriver. Quasiment quatre ans jour pour jour sortait dans les salles Le Monde perdu, sobrement sous-titré Jurassic Park, sans doute afin de ne pas faire d’ombre à celui d’Irwin Allen, remake de 1960 d’un film sorti en 1925, lui aussi adaptation d’un roman, mais de Sir Arthur Conan Doyle, intitulé justement Le Monde perdu.

Quelque chose a survécu.

Michael Crichton, lui, ne s’est guère posé de question quant à l’utilisation de ce titre. Tombé dans les domaines publics de tous les pays depuis longtemps, Le Monde perdu de Conan Doyle pouvait être utilisé à toutes les sauces par n’importe qui. Mais n’y voyons pas pour autant une facilité de la part de l’auteur. Même si les points communs entre les deux œuvres peuvent paraître anecdotiques au premier abord, il n’en est rien. Comparons.

Dans son roman, Conan Doyle nous relate les aventures de Ned Malone, jeune reporter se joignant à l’intrépide expédition menée par le professeur George Challenger jusqu’à un plateau inexploré de l’Amazonie où, selon ses dires, l’histoire aurait pu s’arrêter voilà 65 millions d’années. Au delà du fait que Conan Doyle et Crichton font appel aux dinosaures pour nous émerveiller de leur prose, on se rend assez vite compte des similitudes, à commencer par l’expédition regroupant sensiblement les mêmes profils. Des savants aux opinions tranchées (Challenger et Summerlee d’un côté, Richard Levine et Ian Malcolm de l’autre) et ainsi que des éléments aptes à protéger le groupe (Lord John Roxton / Eddie Carr), ainsi que divers témoins de cette expédition (Ned Malone / Sarah Harding). Leurs objectifs aussi se rapprochent. Atteindre un point de la planète ignoré de tous et prouver qu’il y existe un écosystème jurassique complet et viable, chez Conan Doyle pour prouver que les dinosaures n’ont pas disparu, chez Crichton que l’œuvre de John Hammond n’a pas périclité. À la lumière de ces éléments, on comprend que Crichton n’a pas choisi son titre par hasard.

Néanmoins, si l’on regarde bien Jurassic Park, peu d’éléments permettent de penser qu’une suite puisse voir le jour. Certes, à la fin du livre, Biosyn, dont l’action est menée par Lewis Dodgson, n’a pas obtenu ce qu’elle convoitait, et la chute du parc ne permet pas de dire ce qu’il advient des secrets d’InGen. Cependant, la solution lysine décrite par le docteur Wu ne laisse que fort peu d’échappatoire aux dinosaures du parc. Génétiquement modifiés pour ne plus pouvoir synthétiser cet acide aminé, leur sort aurait dû être réglé en l’espace d’une demi-journée après l’abandon du parc. Mais comme nous l’avons déjà vu dans la première partie de ce dossier, Crichton était un homme d’une culture scientifique immense et certainement assez difficile à prendre en défaut. Et s’il a choisi de donner une suite à Jurassic Park c’est qu’il savait pouvoir contourner ce qu’il avait avancé en premier lieu. Dans le cas de la lysine, Crichton avance (avec justesse) que les dinosaures survivants (toujours dépendants à cette substance) ont une prédilection pour le soja. Et presto, l’aventure pouvait reprendre, plusieurs années plus tard.

Les Fantômes d’InGen

Comme pour le premier film, Le Monde perdu présente de nombreuses différences avec sa base littéraire. Beaucoup plus même, si on entre véritablement dans les détails. Prenons déjà le temps de décrire l’œuvre de Crichton.

La chute de Jurassic Park et de John Hammond est actée, de même que celle d’InGen, pour qui le parc était un gouffre financier. Ses actifs sont vendus un à un, à l’exception notable de la technologie permettant la création des dinosaures, qui n’était de toute manière pas censée exister. De leur côté, Biosyn et Lewis Dodgson ne digèrent pas cet échec et s’attellent à retrouver les quelques miettes encore existantes. Opération en pure perte s’il n’y avait le jeune paléontologue Richard Levine et sa théorie du Monde Perdu. Cryptozoologue à ses heures, il tente de retrouver des preuves de l’existence de dinosaures ayant survécu à l’extinction, voilà 65 millions d’années. Alors que la plupart de ses recherches ne mènent nulle part, le Costa Rica connaît une recrudescence de spécimens « aberrants » rappelant fortement des dinosaures. Sous couvert d’une épidémie, les cadavres sont systématiquement brûlés, mais la piste remonte jusqu’à une île particulière, Isla Sorna. Levine souhaite monter une expédition et propose au docteur Ian Malcolm de l’accompagner pour valider sa théorie, basiquement la théorie du Chaos appliquée aux extinctions de masse. Persuadé qu’InGen n’a pu laisser de dinosaures en vie, Malcolm rejette l’idée de Levine, laissant ce dernier s’aventurer seul en compagnie d’un guide sur l’île maudite. Mais à mesure que les indices pointent vers InGen et Isla Sorna, Malcolm se rend compte que Levine a raison. Et pire que tout, Dodgson prend lui aussi pied sur Isla Sorna, bien décidé à retrouver les restes des secrets d’InGen.

Pour qui a vu Le Monde perdu, ce bref résumé peut laisser perplexe. Spielberg et son scénariste David Koepp l’ont largement remanié pour coller plus facilement aux entorses qu’ils avaient faites au premier.

Comme pour Jurassic Park, Crichton fait la part belle à la théorie du Chaos si chère à Malcolm, même si son implication reste cette fois plus marginale. En revanche, la théorie du Monde Perdu, d’où il tire si élégamment son nom, se taille le plus gros de l’intrigue. Évidemment, à la lumière de nos technologies actuelles (rappelons que les satellites en orbite les plus performants actuellement sont capables d’offrir une image lisible d’objets grands comme des plaques minéralogiques), cette théorie a largement perdu de sa superbe, et ce même s’il subsiste de nombreux mystères dans notre monde. Les chances de découvrir un écosystème complet comprenant des créatures aussi massives que des dinosaures, sans être parfaitement nulles, tendent largement vers zéro.

Mais n’oublions cependant pas que l’Isla Sorna n’est pas un monde perdu à proprement parler. Elle ne l’est devenue qu’à la faveur d’InGen qui, selon Crichton, y a relâché ses créatures pour éviter la propagation d’une maladie qui faisait des ravages dans ses labos, espérant les récupérer par la suite grâce à des dispositifs de tracking. La chute d’InGen aura coupé court à cette seconde partie du plan.

De plus, Crichton, au travers de cette théorie revisitée et l’incursion de Lewis Dodgson venu piller les nids, nous livre une problématique intéressante. Si Isla Sorna était réellement un monde perdu, les créatures qui l’habitent ne tarderaient pas à se retrouver sur la liste des espèces en voie d’extinction et de ce fait protégées. Mais étant le résultat des expérimentations d’InGen, elle sont soumises à brevet (rappelons-le, d’un point de vue génétique, les dinosaures d’InGen ont été métissés avec tellement d’espèces différentes pour compléter leur patrimoine génétique antédiluvien qu’ils ne peuvent même pas être considérés comme tels). Une question se pose alors : Ces créatures créées de toutes pièces ont-elles des droits ? Et le manque d’empathie ainsi que l’ignorance que nous pourrions avoir à leur égard ne nous pousseraient-ils à leur refuser ces droits ? Comme le dira assez cruellement le neveu de John Hammond dans le film, alors qu’il reprend la place de son oncle tombé en disgrâce au conseil d’administration d’InGen, « Une espèce disparue n’a pas de droit. Nous l’avons créée, elle est à nous, nous avons le brevet. »

Isla Sorna – Site B

Pour les besoins de son film, Spielberg a largement simplifié l’intrigue de Crichton tout en gardant grosso modo le piment qui en fait son piquant. Néanmoins, à force d’effectuer des coupes claires, il finit fatalement par ne plus rester d’arbres. Une comparaison rapide des deux livres est sans appel. Le Monde perdu est à peu près 20 à 30 % plus court que Jurassic Park. Certes, il est également moins généreux en graphiques, mais sans doute les ajustements ont-ils un peu trop raccourci le produit final. Quand Crchton boucle son intrigue sans sortir de l’île, Spielberg se voit obligé de rallonger quelque peu la sauce en intégrant une séquence complètement hallucinante, un T-Rex déchaîné, lâché dans les rues de San Francisco à la recherche de son bébé.

Mais commençons par le commencement. Si Crichton fait table rase d’InGen dès le début, Spielberg choisit, par souci de simplicité, de garder l’entreprise à flot, même si largement mal en point. Exit Lewis Dodgson, de toute façon anecdotique et bouclé dans le premier Jurassic Park, ainsi que Richard Levine dont le rôle déclencheur de l’intrigue sera assuré par deux autres personnages. John Hammond en premier lieu. Les quatre années qui ont suivi la chute de Jurassic Park ont été difficile et on le sent dans le jeu de Richard Attenborough. À présent moulu par l’âge et l’échec et écarté des affaires par le conseil d’administration d’InGen, il souhaite organiser une expédition éthologique sur Isla Sorna en vue d’établir un dossier prouvant qu’elle n’est plus une usine à dinosaures ratée mais un écosystème méritant le respect. Au grand dam de Malcolm, qui refuse tout d’abord d’en faire partie, c’est Sarah Harding, sa petite amie du moment, qu’il a envoyé en avant-garde. Dodgson et ses ambitions s’incarnent sous les traits du neveu d’Hammond, qui préconise la capture brutale et rapide de tous les dinosaures de l’île afin de bâtir un parc plus modeste en plein centre de San Francisco afin de compenser la catastrophe.

À cette fin, InGen dépêche sur Isla Sorna, en parallèle de Ian Malcolm et sa bande, tout un bataillon de mercenaires dévolus à la capture de dinosaures et au pillage. À la suite d’événements malheureux, les deux groupes se retrouvent soudain coupés du monde, sans aucune chance de pouvoir quitter l’île. Le salut viendra des anciennes installations d’InGen et de leurs moyens de communication. Mais alors que les mercenaires d’InGen sont décimés par les T-Rex et les raptors (plutôt discrets dans cet épisode) et que les restes de l’équipe de Malcolm rentrent au bercail, ils assistent impuissants à la capture d’un tyrannosaure, lequel ne tarde pas à se retrouver dans la soute d’un cargo à destination de San Francisco. À la suite d’une fausse manœuvre, la bête parvient à s’échapper et finit par répandre sa rage dans les rues, semant la terreur avant d’être finalement recapturée et ramenée sur son île.

Le film se termine sur le vibrant discours d’un Hammond en repentir, invitant instamment les nations du monde à préserver la paix de ce nouveau Monde Perdu et de ses habitants.

En terme d’intérêt, Le Monde perdu n’atteint pas la profondeur de Jurassic Park. D’abord parce que la redite des dinosaures, bien que visuellement irréprochable, n’est guère plus impressionnante que le premier. Seule la profusion d’animaux de toutes sortes et tailles compense la surprise visuelle du premier (mention spéciale au couple de tyrannosaures hyper-protecteur). Si Spielberg néglige sciemment l’aspect « usine » du Site B (on ne saura clairement ce qui s’y passait que dans l’épisode 3), il nous offre cependant une théorie splendide sur l’intelligence sociale des dinosaures (j’aborderai ce chapitre un peu plus loin dans ce dossier, pour ceux que ça intéresserait).

Quant à la portée écologiste du film, elle aurait pu être éclipsée par le carnage total et aveugle d’un tyrannosaure déchaîné occupé à dévorer chien et gens. Le seul fait qu’il retourne sa rage contre ceux qui (lui semble-t-il) menacent son bébé blessé suffit à provoquer (un peu) l’empathie du spectateur pour cet animal au final plus perturbé par ce changement d’environnement que véritablement animé d’un esprit de vengeance et de destruction. Preuve en est à la fin, lorsqu’il apparaît en famille, au milieu du troupeau des autres animaux, au moins aussi majestueux et bienveillant qu’un Muphasa sur son rocher du lion.

This is the end

Avec Le Monde perdu, Crichton et Spielberg achevaient un diptyque selon deux plans différents mais conduisant à la même finalité. Chez Crichton, la disparition de Dodgson signe la fin des plans de Biosyn et les rares survivants qu’Isla Sorna a laissé partir théorisent la fin de ce monde perdu gangrené par la maladie que les laborantins essayaient de circonscrire. Spielberg choisit une voie légèrement différente, plus optimiste. Il fait de Hammond l’instrument de la chute d’Ingen. Il espère prendre de vitesse le Conseil d’Administration pour faire classer l’île comme réserve biologique avant qu’InGen n’ait le temps de la piller. Mais si la perte de ses hommes sur Isla Sorna est un coup dur, c’est véritablement la cavalcade du T-Rex en plein San Francisco qui achève de discréditer InGen et de précipiter une chute dont on ne peut douter.

Tout aurait pu s’arrêter là, mais nous le savons, il n’en fut rien.

DOSSIER N°1 : JURASSIC PARK ( Partie 2)

Science sans conscience…

On a souvent reproché à Jurassic Park d’être inexact d’un point de vue scientifique. À ces détracteurs je suis forcé de répondre que oui, mais comme dans beaucoup de cas, il est nécessaire de nuancer les choses. Si bien des informations avancées par Michael Crichton, et par extension reprises par Spielberg, sont au mieux tendancieuses, au pire fausses, il convient quand même de les replacer dans leur contexte.

La paléontologie est un parent pauvre des disciplines scientifiques, de celles qui n’ambitionnent d’apporter à l’humanité qu’une seule chose : de la culture à l’état brut, sur une époque remontant à si loin dans l’histoire de notre planète qu’il n’y a pour ainsi dire rien à en apprendre qui puisse trouver une application concrète. L’industrie et les états n’ont que peu d’intérêt à vouloir la financer. À tort ou à raison, là n’est pas la question. Apparue au cours du XIXème siècle, ce qui en fait une discipline plutôt jeune, la paléontologie a connu son âge d’or au cours des années 1870 lors de la découvertes simultanées de nombreux gisements de fossiles aux USA. L’étude des dinosaures a cependant connu un engouement aussi rapide que fugace, la plupart des théoriciens de l’époque considérant les animaux qu’ils découvraient comme de stupides lézards finalement de fort peu d’intérêt, reléguant quasiment la discipline au rang d’extension de freak-show. Jusque dans les années 1970, l’étude des dinosaures stagne avant qu’une nouvelle génération de paléontologues n’entreprenne de remettre à plat la discipline et de lui rendre ses lettres de noblesse. Parmi les nombreuses découvertes et théories mises au jour, un modèle de la phylogénie dinosaurienne (clivage Saurichien/Ornithischien), la correction des erreurs anatomiques de leurs prédécesseurs et l’acceptation que ces « terribles lézards » n’avaient au final que fort peu de points communs avec les reptiles.

Si Crichton se base, à raison, sur les dernières découvertes à sa disposition, la trilogie Jurassic Park est malheureusement sortie à une époque où le regain d’intérêt pour la paléontologie en a fait la cible de tous ceux prompts à décocher leurs flèches sur les ambulances. Non, Jurassic Park n’est pas exact scientifiquement parlant, cependant, en regard des connaissances à la disposition de Crichton, il est indéniable que le livre est tout à fait cohérent, au même titre que le film.

Le seul reproche valable qu’on puisse faire à Jurassic Park d’un point de vue scientifique ne concerne que les vélociraptors. Tout le monde où presque connaît cette controverse qui veut que les fameux « raptors » de Spielberg n’en soient pas vraiment. En effet, le vélociraptor est une espèce de dinosaure connue de longue date et dont l’identité n’a jamais été sujette à controverse. De taille plutôt ridicule en comparaison de l’image que l’on se fait de la plupart des dinosaures (guère plus gros qu’un cygne), le vélociraptor présente une morphologie proche de celle qu’on voit dans le film. Il est vraisemblable que ce dinosaure chassait plutôt des lézards et des petits mammifères. Les créatures représentées par Spielberg sont semble-t-il plus proche du déinonychus, même s’ils sont représentés volontairement plus grands afin de paraître plus impressionnants. Mais si je choisis de revenir sur cette controverse bien connue, c’est afin de dédouaner en partie Spielberg. Car s’il s’est bel et bien fourvoyé en désignant ces créatures comme des vélociraptors, c’est aussi parce que Crichton s’est lui-même trompé (de bonne foi ou non, c’est difficile à dire) en désignant ces dinosaures d’environ 1m80 comme des vélociraptors. N’ayant jamais eu la prétention de faire un film exact, mais plutôt de coller au mieux à la trame de sa référence tout en racontant son histoire, Spielberg a vraisemblablement suivi les indications de Crichton. À moins de posséder quelques connaissances en la matière, il n’y avait aucune raison valable de le remettre en question.

Un film qui marque le pas

Jurassic Park est un film pétri d’erreurs et de faux-pas, d’un point de vue scientifique. Les dilophosaures (vous savez, ce petit raptor à double crête et à collerette qui glousse avant de dévorer Dennis Nedry) n’ont jamais été venimeux (ou du moins, n’a-t-on jamais pu prouver le bien fondé de cette théorie) et leur gabarit s’apparentait plutôt à celui d’un petit allosaure. Le tyrannosaure n’était probablement pas aussi facile à tromper que le Dr Grant l’avance. Certes, les mouvements brusques devaient vraisemblablement trahir ses proies, mais qui ne s’enfuirait pas de terreur devant un tel monstre. De là à penser qu’entamer une partie de 1,2,3 Soleil puisse vous sauver la vie, il ne faut peut-être pas pousser. Tout juste peut-on avancer qu’un tyrannosaure, dont les besoins en nourriture doivent s’élever à plusieurs centaines de kilogrammes de viande par jour, pourrait éventuellement peser le pour et le contre avant d’entamer une chasse effrénée pour un simple amuse-gueule.

Soit. Spielberg n’a pas été très rigoureux avec la paléontologie. Néanmoins, on ne peut pas dire qu’il ait aussi été rigoureux en réalisant E.T. Franchement, qui pourrait croire qu’une bande de petits aliens nudistes, aux bras malingres de surcroît, et incapables de se sortir d’une simple baignoire puissent construire un vaisseau spatial capable de surclasser la sacro-sainte vitesse de la lumière ? À mes yeux, c’est au moins aussi ridicule qu’un tyrannosaure incapable de discerner une proie qui ne bouge pas.

La véritable question est plutôt était-ce le but de Spielberg que de livrer un film rigoureusement exact ? Et clairement, on ne peut que répondre non. L’ambition de Spielberg était avant tout d’offrir un spectacle crédible. Pour ce faire, et comme l’a fait son comparse George Lucas une décennie auparavant, il n’a pas hésité à faire appel à des techniques de pointe, et pour certaines inédites, afin de donner naissance aux créatures de ses rêves, remisant définitivement au rang de curiosité la technique du stop-motion qui faisait la loi jusque là. Pour la première fois, un objet créé par ordinateur se montrait crédible à l’écran. Personne ne pouvait douter de la crédibilité du colossal T-Rex brisant son enclos, ni ne pouvait entendre son cri de triomphe sans sentir un petit frisson dans sa nuque.

La bête paraissait vivante et rares ont été les suiveurs de Spielberg, qui surfèrent sur la vague dinosaure, qui soient parvenus à un tel degré de crédibilité. Il aura fallu attendre 2003 pour que la BBC nous livre la splendide série documentaire Walking with dinosaurs pour obtenir un résultat comparable, soit 10 ans après.

Visiter Isla Nublar et mourir… ou pas

De tous les films de Spielberg, Jurassic Park est clairement mon préféré (en fait de tous les films que j’aie vu, il reste mon préféré), mais est-ce pour autant le meilleur ? Si on veut vraiment être objectif, il n’atteint clairement pas les sommets de symbolisme et de mise en scène d’un E.T. ou d’un Indiana Jones et la dernière croisade. Malgré ses erreurs manifestes, il reste néanmoins un divertissement d’une indéniable qualité, rempli de répliques à la fois drôles et pleines de sens, et aux effets spéciaux aussi frais qu’au premier jour.

Et lorsque l’hélicoptère emportant les survivants de l’enfer d’Isla Nublar s’éloigne vers les cieux crépusculaires, glissant paisiblement sur la douce mélodie composée par John Williams, un léger pincement devrait vous saisir au cœur. Comme un doute. Car au fond de vous, vous savez que quelque chose a survécu.

( A suivre)

article rédigé par GBP

DOSSIER N°1 : JURASSIC PARK ( partie 1)

Aujourd’hui, The Bright side of Art inaugure une nouvelle facette dans le paysage déjà très hétéroclite des sujets qu’il compte aborder au fil du temps. Après son premier éditorial et sa première critique, voici venu le temps de son premier dossier, et c’est à votre serviteur qu’il incombe de le rédiger.

Et quel dossier… Si l’éditorial et les critiques devaient être les premières dents de notre bébé (si vous me pardonnez cette métaphore facile), alors ce dossier est censé faire surgir de la frêle et délicate mâchoire de ce nouveau-né tout un râtelier de crocs aiguisés à faire pâlir d’envie un tyrannosaure. Plongeons-nous sans plus attendre dans le bassin aux mosasaures, et pour paraphraser John Hammond, « Bienvenue à Jurassic Park ».

Jurassic Park (1993)

Des sauriens et des hommes

Ah, Jurassic Park… Voilà bien un titre qui résonne en moi, me ramenant à une époque où savoir programmer l’horloge d’un magnétoscope faisait de vous l’équivalent d’un ingénieur et où il suffisait de mettre un CD ou une cartouche dans une console pour pouvoir jouer à un jeu-vidéo, sans passer ¾ d’heure à l’installer (Si, si, je vous assure). Bref une époque plus simple (Oui, je suis un vieux con, admettons).

Donc à cette époque, où je m’ébattais encore sur la moquette du salon en faisant s’entretuer gaiement une bande de pirates squelettes et des policiers en Légo au milieu d’une ville fleurie (hé oui, il fallait aussi inventer ces propres histoires, les coffrets Star Wars et Lord of the Rings n’étant apparus que plus tard), un de mes oncles avait tendu à mon intention la VHS d’un film enregistré sur la première chaîne à péage de France et ornée par la page du programme TV où s’étalait en grand la photo d’un brachiosaure. Sur sa tranche, un titre évocateur : Jurassic Park. Et là, en moins de temps qu’il n’en faut pour pour dire hétérodontosaurus, ma mère avait ôté de mes mains avides (ça va te faire peur…) un trésor que j’avais attendu toute ma vie. Un film avec des dinosaures dedans. Car oui, comme énormément de petits garçons, j’ai été passionné par ces « terribles reptiles » (par contre, comme fort peu de grands garçons, cette passion ne m’est jamais réellement passée).

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le cinéma n’a jamais réellement été tendres avec eux (ni aucun autre média non plus d’ailleurs, nous y reviendrons). À part La Vallée de Gwangi, un obscur western de 1969 où une bande de cow-boys capturent un tyrannosaure odieusement mal foutu tant d’un point de vue anatomique que cinématographique (oui, j’adore Wallace et Gromit mais non, le stop-motion n’aurait jamais dû sortir du carcan de l’animation) et des adaptations hasardeuses du Monde Perdu de Sir Arthur Conan Doyle, il faut bien dire que le dinosaure n’a que rarement eu les honneurs du cinéma (et ce ne sont pas les horribles Age of dinosaurs et Jurassic Attack qui viendront m’affirmer le contraire). Et quand il les a, à peu près, il reste cantonné à des seconds rôles (King Kong ou Voyage au centre de la Terre), un état où, il faut bien l’admettre, il faisait plutôt illusion. Comme le zombie, le dinosaure n’est souvent qu’une ombre du cinéma, un prétexte. Soit il offre platement un peu de sensationnalisme à peu de frais, soit il sert un propos plus vaste.

Crichton l’avait rêvé, Spielberg l’a fait

Commençons par le commencement. À l’origine de Jurassic Park, il y a avant tout Michael Crichton (1942 – 2008). Diplômé de médecine à Harvard en 1969 (où il payait vraisemblablement ses études en publiant des romans), Crichton (à qui l’on doit entre autres la série Urgences) a pendant près de 40 ans abreuvé les étals des librairies de best-sellers considérés par beaucoup comme des romans de gare. Jurassic Park est l’un d’entre eux. Mais si Crichton n’a jamais eu les prétentions d’un Victor Hugo, il n’en demeurait pas moins unique en son genre. Le style Crichton est simple, sans chichi, voire sans élégance particulière, mais rigoureusement documenté. Qu’il s’attaque aux dérives de la génétique (Jurassic Park ou Next), au réchauffement climatique (État d’urgence) ou au voyage temporel (Prisonniers du Temps), Crichton se documente, analyse, compile, pour finalement plonger son lecteur au plus près de la situation qu’il décrit, au point parfois de noyer son lecteur sous un flot de culture scientifique. Un livre de Crichton se vit souvent comme un magistral cours de science de faculté. On sent l’indéniable intérêt que l’auteur a pour son sujet, mais on se rend assez vite compte que la forme sous laquelle cette connaissance nous est livrée se révèle parfois indigeste et pataude.

Jurassic Park n’échappe pas à ce style reconnaissable. Pétri de théories et de concepts parfois abscons pour le profane, ses pages nous distillent bon nombre de graphiques, de chromatographes et de fractales, des documents devenant de réels éléments de narration pour peu qu’on parvienne à les comprendre un tant soit peu. Ainsi, les différentes fractales présentées par Crichton à travers Ian Malcolm illustrent de manière claire que le chaos qui agite le parc ne pourra aller qu’en grandissant, jusqu’à un point de non-retour où reprendre le contrôle sur lui sera impossible. En cela, Jurassic Park est un essai sur la résonance du chaos autant qu’un thriller de haute volée qui nous plonge dans les méandres de la concurrence acharnée que se livrent International Genetics (InGen, société de Jon Hammond, qui prendra de l’importance dans le second opus) et Biosyn (sa concurrente désireuse de s’emparer de ses précieux secrets). Une intrigue biotechnologique réduite à son plus strict minimum par Spielberg, lequel s’en serait sans doute volontiers débarrassé si Dennis Nedry, la taupe de Biosyn, n’était pas l’indispensable rouage de la chute du « Parc Jurassique » imaginée par Crichton.

De l’autre côté de la clôture électrifiée

Avant même que les presses ne commencent à en imprimer le premier exemplaire, Jurassic Park attise déjà les convoitises d’Hollywood. C’est finalement Universal qui prend l’initiative d’investir dans les droits cinématographiques de Jurassic Park avant sa publication, capitalisant sur les précédents succès de Crichton, mais attendra plus de 2 ans avant de transformer l’essai. Confié à Spielberg, le projet (accepté en échange du financement de La Liste de Schindler) mettra la pédale douce sur le technothriller pour se centrer sur John Hammond et sa chute en tant que créateur, tout en respectant peu ou prou l’histoire développée par Crichton.

Les modifications apportées par Spielberg se trouvent moins dans le scénario (certes adapté pour coller au mieux au format cinéma) que dans l’utilisation qu’il fait des personnages. Si l’on se penche sur le cas de John Hammond, on remarque que son côté papa-gâteau a été exacerbé pour les besoins de ce film étrangement plus intime qu’on pourrait le penser. De par son attitude de créateur parti de rien ou si peu, et sa volonté d’offrir au monde le spectacle merveilleux de ses créations, Spielberg pose clairement Hammond comme son alter-ego, sans pour autant expliquer le chemin qu’a dû emprunter le petit immigrant écossais pour partir d’un cirque de puces et gagner le sommet d’une des plus grandes entreprises de bio-ingénierie (un écueil que Crichton a évité en passant sous silence l’ascension de John Hammond). Ne boudons cependant pas notre plaisir devant l’interprétation sans faille du regretté Richard Attenborough qui nous campe un personnage tout en nuances, à la fois exigeant et paternel, rigoureux avec ses collaborateurs et pourtant presque infantile lorsqu’il regarde sa création.

Hammond n’est cependant pas le seul à avoir connu des ajustements en passant du livre à l’écran. Ses petits enfants, Alexis « Lex » et Tim Murphy ont également été modifiés. Alors que Tim est l’aîné dans le roman, cette situation est inversée dans le film, sans doute par souci d’équilibre entre les deux personnages. Là où Lex et sa balle de baseball n’apportaient qu’un intérêt relatif dans le roman, passer de la cadette à l’aînée en acquérant les compétences informatiques de son frère lui donne une réelle profondeur. Certes, cela ne fait qu’établir un équilibre binaire un peu artificiel. Lex devenant une fille pragmatique, enfermée à longueur de journée devant son ordinateur, s’opposant ainsi à Tim, qui perd son côté « je-sais-tout » au profit d’un tempérament rêveur et habitué au grand air. On ne peut cependant pas reprocher à Ariana Richards et Joseph Mazzello de tenir leur rôle avec brio.

Cependant, ces changements sont fort peu de choses à côté de ceux subis par le personnage principal de cette épopée en territoire hostile. Le Dr Alan Grant de Crichton se révèle en effet passablement éloigné de celui dépeint par Spielberg. Originellement inspiré par le paléontologue Jack Horner à qui il doit sa barbe, son côté méticuleux et son caractère enjoué, Grant par Spielberg prend des faux-airs d’Indiana Jones, à qui il emprunte son chapeau de cuir mou et son caractère bourru. Mais si adapter le physique d’un personnage afin de le faire coller aux impératifs de la production cinématographique est compréhensible, Grant développe dans le film deux traits aux antipodes de la vision de Crichton. D’abord une aversion pour les enfants, ce qui rend l’excursion forcée en compagnie de Lex et Tim que plus cocasse, alors que le Grant du roman se révèle au contraire très prévenant envers eux, et toujours prêt à leur accorder du temps. Vraisemblablement pour contrebalancer le caractère donné à John Hammond. Ensuite, que dire de cette apparente lassitude envers son métier qui l’habite d’un bout à l’autre du film, et que seule la présence de sa collègue, le professeur Ellie Satler, semble atténuer. Satler se révèle par ailleurs l’unique moteur de Grant au cours du film, provoquant successivement les situations qui le feront progressivement évoluer (comme les dinosaures qu’il soupçonne avoir évolué vers les oiseaux) et le rapprocher des enfants qu’il a en horreur. Difficile de croire que ces deux-là ne finissent pas ensemble (nous y reviendrons dans la partie abordant Jurassic Park 3) au terme de l’aventure malgré tous les signes pourtant flagrants qui nous sont envoyés.

De tous les personnages principaux, seul Ian Malcolm, le mathématicien émérite, sarcastique (voire cynique) et un poil déjanté, ne connaît que fort peu d’évolutions, même si le film lui offre beaucoup moins d’occasions de faire étalage de ses connaissances, contrairement au livre, où Malcolm est en quelque sorte une caution scientifique, un antagoniste familier de Hammond qui justifie sa présence par un côté mouche du coche.

( A Suivre)

Dossier rédigé par GBP