Le procès du siècle : Les engrenages du négationnisme

Le Procès du Siècle (2017)

Réalisé par Mick Jackson

Avec Rachel Weisz, Tom Wilkinson, Thimothy Spall

Sortie le 26 Avril 2017

Les distributeurs français ont encore frappé ! Si nous aimons nous amuser de nos cousins québécois qui traduisent littéralement chaque titre de film, nous ne faisons pas mieux. La plupart du temps, nous trahissons allégrement le travail des réalisateurs à des fins commerciales. C’est encore le cas avec Le Procès du Siècle. En plus de survendre le film, il oriente assez mal les spectateurs sur ce qu’ils vont voir. Denial, le titre original, est plus fin et plus précis sur le vrai thème du film : le déni.

Il est vrai que c’est l’histoire d’un procès. Celui que mena au début des années 2000 l’autoproclamé historien David Irving contre le professeur Deborah Lipstadt et son éditeur Penguin books. Il leur intenta un procès en diffamation pour avoir soutenu dans un livre que ses théories négationnistes sur l’holocauste, en plus d’être fausses et antisémites, n’avaient pour but que de réécrire l’Histoire. Mais puisqu’il présentait des « preuves » allant dans le sens de l’inexistence de la solution finale, ses contradicteurs étaient dans l’obligation de fournir des preuves contradictoires tout aussi recevables, autres que des témoignages de survivants, considérés comme « biaisés ». Tout ceci est une histoire vraie et on peut encore trouver sur internet toutes les informations sur ce procès dont le jugement fut rendu il y a 17 ans.

Dans sa narration et sa réalisation, le film de Mick Jackson est d’un classicisme presque exemplaire. Il ne brille pas par des effets de style ou des choix artistiques forts. L’accent est mis sur l’intrigue et les comédiens. Jackson a fait appel à des valeurs sûres du cinéma britannique telles que Tom Wilkinson, Timothy Spall, Andrew Scott, Mark Gatiss. Pour jouer le rôle de Deborah Lipstadt, il choisit la trop rare Rachel Weisz qui fait une belle composition bien que son personnage parle très peu en comparaison des autres. Il reste que les acteurs donnent aux personnages une vraie consistance qui tient le spectateur en haleine.

Mais le plus important ce sont les thèmes brassés par cette affaire qui font surface tout au long du film. Le négationnisme n’est pas un mal enterré, bien au contraire. Alors que les historiens ont traité le sujet plusieurs fois et recueilli les documents permettant de prendre la mesure de ce génocide industrialisé, des hommes et des femmes prétendent pouvoir prouver qu’il s’agit d’un enfumage collectif. Quand il ne le nient pas, ils le minimisent en parlant de « détail historique ». Parfois même, ils rejettent la faute sur d’autres en dédouanant leur nation d’un acte aussi ignoble qu’une rafle. Toutes les occasions sont bonnes pour réécrire l’Histoire et crier au complot.

Si il est ici question de l’Holocauste, le sujet peut être élargi et trouve tout à fait sa place dans notre monde actuel où internet, par exemple, est devenu la tribune des complotistes en tout genre. Le film met en lumière leurs procédés pour valider leurs thèses révisionnistes. David Irving se victimisera plusieurs fois, prétendant être la cible d’une cabale pour le décrédibiliser. Encore maintenant, il est courant d’entendre des personnes publiques crier à la diabolisation de leurs idées. L’autre procédé est de présenter des « preuves » comme autant de révélations inédites ou qu’on aurait voulu cacher, et d’exiger des représentants de la « version officielle » de présenter leurs preuves. Dans le cas de la Shoah, il est bien difficile de présenter autre chose que des témoignages ou des faits connus. Les nazis ont pris le soin de détruire beaucoup de preuves lors de leur débâcle. Mais pour ces complotistes, ne pas pouvoir prouver équivaut à ça n’a pas existé. C’est la ligne de défense de David Irving mais de tout nouveau révisionniste sur des sujets variés.

En ceci, Le procès du siècle est un film nécessaire même si il n’est pas renversant de génie. Il sort dans une période mondiale troublée où les manipulations sont nombreuses et le risque de voir l’Histoire se reproduire est grand. Il rappelle, à l’instar du bouleversant film français Les Héritiers, qu’on ne parle jamais trop de ce sujet. Qu’oublier ce qu’il s’est passé, c’est ne pas apprendre. Ne pas apprendre, c’est prendre le risque de faire les mêmes « erreurs ».

Cherche JK Rowling désespérement

Les Animaux fantastiques(2016)

Un film de David Yates

Avec Eddie Redmayne, Colin Farrell

distribué par Warner

Dans notre article précédent sur la sortie du 8ème tome de Harry Potter (que vous pouvez retrouver ici), nous avions évoqué le plaisir que nous avions eu à retrouver l’univers du petit sorcier et ses personnages que nous avions tant aimé. En revanche, nous ne nous sommes pas posés la question de la possibilité d’étendre son monde en racontant l’histoire d’autres personnages vivant dans le même univers régi par les mêmes règles. Cela nous semblait inutile puisque, rappelons-le, nous considérions que la saga littéraire ne concernait que l’affrontement entre deux nemesis : Harry et Voldemort. JK Rowling et David Yates se sont posé la question à notre place et proposent en salle leur vision d’un univers étendu du monde des sorciers. L’initiative est certainement venue aussi des studios Warner qui rêvaient du retour d’une des sagas qui avait été la plus rentable. Et puisque Disney s’est positionnée sur les univers étendus des deux grandes sagas cinématographique qu’ils possèdent, Marvel et Star Wars, il était judicieux pour eux d’investir dans ces nouveaux marchés. Cela permet à la fois de capitaliser sur une saga dont le succès est avéré et de tenir les spectateurs pendant plusieurs années en leur offrant un nouvel opus régulier. C’est ainsi qu’ils ont fait appel à la créatrice de la saga et au réalisateur qui a eu le plus de succès en dirigeant les derniers opus en date pour relancer une « nouvelle » série de films.

Et puisque c’est dans les vieux pots qu’on fait, parait-il, les meilleures soupes, J.K. Rowling a décidé d’adapter un livre qu’elle avait publié en complément des romans : Fantastic Beasts and where to find Them. Ce livre se présentait comme un dictionnaire à l’usage des élèves de Poudlard signé par un certain Norbert Dragonneau, Newton Scamander en version originale. Il n’y avait plus qu’à trouver l’histoire autour de la constitution de ce dictionnaire.

Le film nous invite donc à New York en 1926 où débarque Nobert Dragonneau avec une valise pleine d’animaux fantastiques. Suite à une méprise, un moldu (appelés les non-maj’ aux États-Unis) se retrouve en possession de la valise et en libère le contenu. Dragonneau va tenter de rétablir la situation tout en étant poursuivi par le département de la justice magique, le MACUSA, pour troubles à l’ordre public qui pourraient révéler l’existence des sorciers au monde des « non-maj’ ». Mais tout ceci se passe sans se douter qu’au dehors une menace bien plus importante rôde, tandis qu’en Europe le mage noir Glindelwald a disparu après avoir fait régner la terreur.

Si le résumé vous semble à la fois tarabiscoté et assez vide, vous avez cerné le principal problème du film. Il n’y a rien à lui reprocher du point de vue de la réalisation. David Yates fait encore une fois un travail qui flatte l’œil et des cadres intéressants. La musique est cependant quasi anecdotique et l’épique, ou la beauté, de certaines scènes passe avant tout par l’image. Les acteurs sont plutôt bons dans leur rôle même on regrette un peu que Redmayne semble avoir le « syndrome Johnny Depp » qui consiste à nous jouer tous ses personnages de la même façon. Parfois on en oublie qu’il joue Norbert Dragonneau et on pense voir Stephen Hawking.

Mais il semblerait que J.K. Rowling soit au scénario ce que Maitre Gims est à la musique : on comprend l’intention, mais ce n’est quand même pas ça du tout. La première heure et demi consiste à poser les bases et les règles du monde des sorciers américains qui diffère sensiblement de celui des anglais. Là où dans Harry Potter semble régner un joyeux n’importe quoi chapeauté par le ministère de la magie, la version américaine nous est présentée comme plus sombre, se rapprochant des univers créés pour Hunger Games. C’est davantage américain et c’est ce qui marche au cinéma en ce moment. Mais pourquoi alors choisir de lier ceci à l’univers de JK Rowling ? Autant créer un nouveau monde avec de nouveaux enjeux. Et ce n’est pas le fait de citer Poudlard, Grindelwald ou Albus Dumbledore qui rend le tout plus homogène et cohérent. Si pendant deux heures on nous présente des sorciers et des animaux fantastiques, la magie est hélas absente du film tant il a été uniformisé avec le reste de la production cinématographique pour adolescents américains. Nous signalions déjà cette tournure dans notre précédent article sur Harry Potter et l’enfant maudit, mais il semble que ce n’était qu’une étape et que Rowling ait maintenant opéré cette uniformisation qui est probablement plus intéressante économiquement mais cède la place à un univers appauvri. L’un des exemples le plus parlant est cette migration de « moldus » à « non-maj’ », d’une appellation poétiquement loufoque à quelque chose de banale. Quant au traitement des personnages, il est quasi nul puisqu’en deux heures, nous apprenons rien de l’identité du personnage principal hormis sa quête et qu’il est anglais. C’est tout de même un peu limité pour espérer s’y accrocher.

Vous l’aurez compris, Les Animaux Fantastiques est une déception au niveau de son histoire bien qu’il soit très bien réalisé. Alors que David Yates était remonté dans notre estime avec son beau Tarzan sorti cette année, il semblerait que ce ne soit qu’un cas isolé. La coquille est sublime mais désespérément vide et laisse le spectateur sur sa faim.

Un Noël à Tahiti

Vaïana, La Légende du bout du monde, Film d’animation USA (2016)Réalisé par John Musker et Ron Clements

Sortie en salle 30 Novembre 2016

Il y a bien longtemps, Maui, le grand héros des hommes et demi-dieu de l’eau et du vent, vola le cœur de Té Fiti, la déesse de la vie. Se faisant, il libère sur le monde les ténèbres et les monstres. Sur l’île de Motonui, Vaiana, fille de chef de son état, ne rêve que d’une chose : voyager sur l’océan, mais son père refuse même qu’elle s’approche des vagues. Alors qu’elle exerce à contrecœur ses fonctions, les ténèbres commencent à envahir Motonui, forçant Vaiana à accomplir la légende contée par sa grand-mère : Retrouver Maui, lui faire traverser l’océan et remettre le cœur de Té Fiti à sa place.

Après le très chouette Zootopie au sortir de l’hiver, le très attendu Rogue One – A Star Wars Story (chroniqué sur notre site), Disney achève d’occuper le terrain du 7ème Art avec Vaiana, La Légende du bout du monde. 2016 aura été une année faste pour Disney, d’autant que leur studio s’était fait relativement discret sur le terrain de l’animation depuis Noël 2013 et le raz-de-marée La Reine des Neiges. L’entreprise n’aura certes pas chômé en distribuant le sublime, mais médiocre, Voyage d’Arlo, sorti en frontal avec le rouleau compresseur Star Wars VII. Mais relativisons, même s’il date de presque 3 ans, l’hymne braillard de la Reine des Neiges continue de glacer les sangs et de vriller les tympans de toute une génération de parents. Et si Anna et Elsa continuent de vivre dans le cœur des petits comme des grands, il était cependant temps de passer à autre chose.

Depuis quelques temps, Disney s’est lancé dans une grande entreprise de dépoussiérage de son image, et plus particulièrement de celle de la « Princesse Disney ». Alors que ses références se situaient dans l’imaginaire de chacun plutôt du côté des Blanche Neige, qui doit se réjouir de faire la bouffe et le ménage pour une bande de mecs crasseux et insouciants, et des Belle au Bois Dormant, princesse un peu cruche n’ayant finalement aucune prise sur sa destinée, Disney avait légèrement raté le coche de l’émancipation féminine. Avec l’explosive Raiponce sortie en 2010, les studios Disney donnaient un coup de pied dans leur propre fourmilière avec cette princesse solide, capable de contraindre son « prince » et de cogner ses adversaires (certes à coups de poêle à frire), ouvrant la voie à toute une série de princesses aux caractères bien trempés, Tiana, Mérida (plein de noms en « a »), le paroxysme de cette force semblant avoir été atteint par Elsa. Jusqu’à Vaiana…

Comme un air de déjà vu

Après avoir exploré (légèrement) les contes nordiques avec La Reine des Neiges et Rebelle, les studios Disney ont carrément changé d’hémisphère pour chercher leur inspiration dans les légendes et mystères venus d’Océanie. En s’intéressant à la fin de l’ère exploratrice des peuples polynésiens et à leurs mythes fondateurs, John Muskers et Ron Clements nous entraînent dans l’aventure peut-être la plus ambitieuse sortie des ateliers Disney, en ceci qu’elle plonge ses racines dans quelques-uns de leurs meilleurs classiques.

L’énergique Vaiana tient sa fougue certainement autant de Tiana pour son côté volontaire que d’Ariel pour sa curiosité. Alors que son peuple craint plus que tout de s’aventurer au delà de l’atoll, elle ne rêve que de parcourir l’océan. Telle Mérida, Vaiana préférerait décider de sa destinée, mais contrairement à elle, se plie dès le départ à ses responsabilités, oubliant même sa volonté de s’aventurer sur l’océan. En posant leur intrigue en Polynésie et en se penchant sur les raisons pour lesquelles les premières populations ont cessé d’explorer le pacifique, les auteurs offrent à Vaiana une quête d’identité autant que de sauvegarde. Cette dernière repose moins sur une démarche de rébellion que de nécessité. Elle découvrira d’ailleurs dès le départ que l’océan a beau être un ami précieux, il n’en est pas moins difficile à appréhender.

Parlons-en de l’océan. Par la magie d’une animation d’une exemplaire fluidité, cette entité muette, espiègle et sympathique prend vie, devenant un véritable personnage secondaire à part entière qui souffle le chaud et le froid. Tantôt side-kick de Vaiana, la ramenant à bord de son bateau, élément comique, combiné ou non aux facéties d’un poulet hilarant de stupidité, ou à même de simplement faire avancer Vaiana dans sa quête en la gratifiant d’une tempête dantesque, ce personnage ne pourrait pas mieux personnifier l’océan, à la fois imprévisible, et tour à tour bénédiction et malédiction. Il est en fait le premier allié de Vaiana dans son voyage, censé amener la récalcitrante idole déchue de l’autre côté de l’océan.

Maui, demi-dieu de l’eau et du vent, est le grand héros de l’humanité. Du moins l’était-il jusqu’à ce qu’il vole le cœur de Té Fiti pour l’offrir aux hommes et ne disparaisse lors de son combat contre Té Ka, dieu de la terre et du feu. Dépossédé de ses pouvoirs, il a depuis longtemps été oublié. Lorsque Vaiana le retrouve, sa seule obsession est de récupérer son hameçon magique. Avec Maui, Dwayne Johnson tient certainement son meilleur rôle, mix particulièrement savoureux d’Hercule (pour l’apprentissage qu’il fait de la véritable nature d’un héros) et du génie d’Aladdin (pour ses phases de polymorphie déjantées).

On pourrait penser qu’une telle profusion de références pourrait alourdir l’ensemble et pourtant il n’en est rien. Si les inspirations sont légion et évidentes, chaque personnage dispose d’une personnalité propre, et si l’analyse nous pousse à y voir des traits familiers, ça ne ressent pas du tout pendant le film qui nous entraîne dans un tourbillon de péripéties et de gags.

Hiver austral

Se pliant à la grande tradition Disney qui consiste à s’imprégner des ambiances et coller au plus près de leurs sujets, les voyages menés par l’équipe de production en Polynésie n’auront pas été vains. Vaiana tranche largement avec les décors des derniers films du studio. Certes, comparer les décors hivernaux de la Reine des Neiges avec la luxuriance tropicale de Vaiana n’aurait que peu de sens. Néanmoins, au contraire de la jungle très artificielle de Zootopie, et dont le décor sert surtout l’action, les décors de Vaiana respirent l’authenticité. L’île de Motonui affiche sa démesure et sa jungle avec une sereine majesté, et si Elsa sur sa montagne était éclipsée par son grand solo, le sommet de l’île de Vaiana donne toute sa pleine mesure et l’impression d’altitude est particulièrement saisissante.

Les connaissances accumulées par l’équipe en terme de navigation sont également particulièrement impressionnantes. Alors qu’une bonne part de l’aventure se déroule sur les flots, la capacité de Vaiana à naviguer demeure l’indicateur premier du mûrissement de l’héroïne. De princesse maladroite au début, elle prend, à mesure que le film avance, une assurance nouvelle alors qu’elle marche sur les pas de ses ancêtres, saisissant ce destin qu’elle a si longtemps voulu sans vraiment le comprendre. À la différence de Mérida dont la rébellion cherche à renverser un ordre établi, celle de Vaiana tient plus de l’impression que quelque chose cloche, l’instinct que la sédentarité de son peuple n’est pas naturelle. La première a une démarche progressiste quand la seconde prône un retour aux sources.

Si Vaiana est sous-titrée La Légende du bout du monde, le récit n’est pas vraiment une légende. En revanche, la légende de Maui en est une. Elle sert de pivot à tout le récit, sa disparition marquant la fin de l’ère exploratrice polynésienne. Vaiana prolonge la légende en posant cette simple question « Et si Maui réparait finalement son erreur ? ». Une démarche intéressante, suffisamment originale pour être notée.

Pour marquer la succession de La Reine des Neiges, Disney a pris le pari de mettre de côté les mythes nordiques, un pari clairement gagnant. Vaiana suit le chemin tracé par des films comme La Petite sirène ou Aladdin, et on ne peut s’empêcher de voir dans la quête de Vaiana, qui cherche dans le passé des clés pour l’avenir, un condensé des meilleurs films de Musker et Clements. Les références abondent, distillées avec soin au milieu de l’originalité proverbiale de ses auteurs, dans cet hommage onirique à la civilisation polynésienne, à la fois conte initiatique comme seul Disney sait les mettre en scène et parabole écologique désarmante comme seul le bon sens des civilisations premières peuvent en accoucher. S’il ne devait rester qu’un seul film d’animation en cette année 2016, ce serait sans aucun doute Vaiana, La Légende du bout du monde.

Un article de Guillaume Boulanger Pourceaux

L’empire des semblants

Mademoiselle (2016)

un film de Park Chan-Wook

drame, thriller, érotique

avec Kim Min-Hee, Kim Tae-Ri, Jung-Woo Ha

Les États-Unis ont David Fincher, la Corée du Sud a Park Chan-Wook. Si les similitudes entre les deux artistes ne vous sautent pas immédiatement aux yeux, c’est qu’il faut davantage vous pencher sur l’approche cinématographique des deux, et avant tout leur conception du thriller sur grand écran. En plus d’une esthétique qui enjôle le spectateur, les deux mènent la narration avec une maîtrise de la mise en scène de bout en bout. Ils transcendent leur art quand il leur vient l’idée d’adapter une histoire pré-existante. Pour Fincher, c’était Gone Girl. Pour Park Chan-Wook, c’est le magistral Mademoiselle sorti en salle ce 2 Novembre 2016. La qualité est à tous les niveaux et c’est à ne pas comprendre comment il a pu repartir de Cannes sans un prix.

Adapté d’un roman de la galloise Sarah Waters paru en 2002, Chan-Wook transpose son histoire dans les années 30 en Corée alors occupée par les japonais plutôt que de conserver l’angleterre victorienne du roman. Sook-Hee, jeune voleuse d’un groupe de receleurs, est amenée à changer d’identité et entrer au service de Hideko, riche demoiselle qui vit avec son oncle. Celui-ci la forme d’une bien étrange manière depuis son enfance et espère bien l’épouser. Mais Sook-Hee a été placé par un soi-disant Comte qui vise l’héritage de la demoiselle et compte bien utiliser la servante comme complice. Un rapprochement imprévisible entre les deux jeunes femmes va changer la donne alors que le piège se referme sur les personnages…ou sur les spectateurs.

Pour que cette histoire de machination et de faux semblants fonctionne, Chan-Wook utilise tous les éléments en son contrôle. Le scénario se joue des spectateurs en l’amenant à déduire certaines choses qu’il croit maîtriser pour ensuite leur montrer sous un nouveau jour. Le film est découpé en trois grands actes qui se suivent, s’enrichissent, se mélangent ou se contredisent. A l’image d’un roman policier, le scénario nous ébranle dans nos certitudes et nous assène de grosses révélations pour nous tenir en haleine. La réalisation sert cette écriture complexe en la rendant fluide et aisée à suivre. Mais elle joue aussi sur ce qui est visible ou non. Il y a parfois des éléments dans l’image qu’on ne remarque qu’après coup. C’est la force d’un bon conteur et c’est essentiel pour un thriller.

Au delà de la machination, la sexualité est un des moteurs du film. Pour être plus juste, il s’agit de la sexualité comme un interdit qu’on brave. C’est probablement une des raisons qui a poussé le réalisateur à situer son histoire dans la Corée des années 30. Tout devient plus sulfureux, plus interdit. A notre époque, les événements seraient anecdotiques. L’oncle de la demoiselle possède une collection de livres érotiques évoquant le sado-masochisme, ce qui est déviant pour l’époque. La relation entre les deux femmes n’en est pas moins interdite et c’est ce goût de transgression qui donne au film ses scènes les plus belles et les plus sensuelles. Du simple effleurement aux étapes supérieures, tout est filmé avec retenue et souci de l’esthétique qui rendent ces instants d’une beauté terrassante. La caméra est l’image des personnages : très timide au départ puis elle prend de l’assurance jusqu’à les suivre dans leurs égarements. Le sexe est tout d’abord outil de la machination, pervers pour finir par être libérateur.

Mademoiselle est un plaisir de tous les instants et comble le spectateur sur tous les tableaux : thriller, réalisation, jeu d’acteurs. Il se pose comme un des plus beaux films de cette fin d’année 2016 et totalement inratable.

Un article de Florian Vallaud

Ma Vie de Courgette (2016)

Ma Vie de Courgette (2016), film d’animation franco-suisse

Réalisé par Claude Barras

Sortie en salles le 19 octobre 2016

Le jeune Icare, ou plutôt Courgette comme le surnomme sa mère, se retrouve orphelin par accident. Conduit dans un foyer, il est plongé au sein d’un groupe d’enfants aussi abîmés que lui. C’est alors qu’apparaît Camille, jeune fille au lourd secret et à la forte personnalité. À son contact, Courgette reprend goût à la vie, retrouve espoir et se prend même à rêver de lendemains meilleurs.

Travail d’orfèvres

Ma Vie de Courgette est incontestablement le film d’animation le plus intéressant de cette Toussaint 2016 de par son sujet, traité avec un indéniable doigté, ou son style graphique porté par une esthétique clairement inspirée de Tim Burton. S’il n’a pas le clinquant des médiocres Trolls, Ma Vie de Courgette compense largement l’écart par son animation en stop-motion, certes parfois un peu saccadée sur les mouvements rapides, et la minutie apportée à ses personnages. Empruntant comme les studios Aardman l’animation à base de pâte à modeler, Claude Barras a su leur apporter des suppléments de texture plein de charme, par l’ajout de vêtements en tissu par exemple. Le résultat est on ne peut plus convaincant. Les deux ans de travail demandés par la création de ce film n’auront pas été vains, le résultat étant particulièrement vivant. Des décors soignés, leur vide apparent habillant finalement les perspectives en berne de ces enfants. Nous ne sommes clairement pas là pour nous extasier sur la beauté de l’objet. Il se dégage alors des personnages une immédiate personnalité et de leurs expressions une véritable empathie.

Galerie de portraits

Malgré tout ce que peuvent exprimer ces visages cernés, couturés, et accablés par la vie, il est regrettable de noter que l’écriture ne les sert pas vraiment. Ils ne sont guère plus qu’une énumération de vie brisées et de démonstrations des dégâts provoqués par les errements des adultes. Violence, pédophilie, parents en prison ou refoulés à la frontière, chacun d’entre eux se veut un exemple qui vire au mélodrame un peu vain, et les quelques scénettes qui leurs sont consacrées peinent à leur offrir une profondeur autre que le pathétique absolu de leur situation.

Seul le duo Courgette et Camille se détache nettement de la platitude ambiante, le premier dont le seul lien social se résumait à sa mère et qui découvre, malgré le sort qui semble s’acharner sur lui, que l’espoir est encore permis, et la seconde qui surmonte son traumatisme par une langue acérée. Céline Sciamma nous offre un récit d’enfance certes relativement classique, mais associé à son thème mélancolique et à l’animation de Claude Barras, l’ensemble se révèle captivant de bout en bout, avec l’espoir en l’avenir comme horizon.

En définitive, Ma Vie de Courgette est la bonne surprise de cette période de Toussaint. Aurait-il eu la même portée s’il n’avait pas été un film d’animation ? Le doute est permis. Mais le résultat est là. Certes, le récit de ces enfants assis sur le bas-côté de la vie ne nous sortira pas de la morosité automnale, mais il se révèle comme un exemple éclatant que l’animation peut véhiculer aux enfants autre chose que des gags faciles et amener chez eux une réflexion sur le monde qui les entoure. Et ce n’est pas donné à tous.

Un article de Guillaume Boulanger-Pourceaux

Les Trolls

Les Trolls (2016), Film d’animation américain

Réalisé par Mike Mitchel et Walt Dorhn

Sortie en salles le 19 octobre 2016

Les Trolls sont un peuple de minuscules êtres multicolores qui ont érigé le bonheur comme principe de vie. À ce titre, leurs journées sont rythmées par des chansons joyeuses, des danses endiablées et des câlins horaires. Une vie idyllique perturbée par les Bergen, un peuple pour qui le bonheur est inconnu, excepté une fois par an, lorsqu’ils peuvent déguster les Trolls. Une tradition mise à mal par l’évasion de ces derniers. Des années plus tard, la menace n’est toujours pas éliminée. Lorsque les Bergen entreprennent de relancer la tradition du « Trollstice », c’est à la Princesse Poppy, exubérante héritière du trône, et à Branche, sinistre spécialiste des Bergen, qu’échoit la mission de retrouver les disparus.

Quand Shrek rencontre les Schtroumpfs

On ne va pas se mentir. Dreamworks est en petite forme en cette fin d’année 2016. Son dernier-né ne brille pas par son scénario (si on excepte le but final, Trolls et Schtroumpfs sont promis à des destins similairement funestes par les Bergen et Gargamel). Ajoutons à cela deux personnalités que tout oppose devant faire front commun face à un ennemi supérieurement puissant, on tient certainement là l’un des plus anciens prototypes de scénario. Le genre à avoir été glissé dans les boîtes en même temps que les premières caméras cinématographiques expédiées à l’ouverture des studios Universal ou Paramount.

S’intéresser à l’histoire de ces petits êtres chevelus est d’autant plus difficile que l’humour dont il use n’est qu’une accumulations de resucées de leurs travaux précédents. L’ombre de Shrek flotte jusque dans la manière par laquelle Branche est contraint d’accompagner Poppy dans sa mission : Jeté de son bunker fortifié par l’invasion des trolls rescapés de la razzia. Certes, les blagues tournant autour des pets et autres manquements à l’hygiène de l’ogre vert ont été expurgées (encore que, les séquences à peine risibles et répétées du troll à paillettes apparemment adepte de les projeter par ses fesses), même si le design général des Bergen, méchants en diable (et rappelant étrangement les trolls du Lutin Magique de Don Bluth), ne semble pas les prédisposer à la prise de bain. Globalement, on sourit souvent, mais on y rit finalement peu, la faute à des gags attendus et des situations mal exploitées.

Tout ça pour dire que les scénaristes Jonathan Aibel et Glenn Berger, ainsi que leurs équipes, peinent à nous brosser une galerie de portraits nombreux, certes, mais guère originaux (un gros simplet trimbalant partout une bestiole rigolote, un grand pétochard (que je sois pendu s’il ne s’agit pas d’un plagiat de Shaggy de Scooby-Doo), un professeur de yoga pour faire actuel…), voire totalement transparents. Lorsqu’on accumule les personnages secondaires sans relief, mieux vaut que vos personnages principaux soient solides, mais ce n’est même pas le cas.

Tout pour la musique

On se rend compte assez vite cependant que scénario et personnages n’étaient pas la priorité des créateurs qui leur ont préféré un design acidulé, une musique entraînante et une bonne humeur un peu ridicule qui peine cependant à atteindre le spectateur. Étrangement, cet habillage fonctionne et offre une vraie cohérence au film, même s’il s’agit d’une réponse simplette au message simplet des trolls à propos du bonheur.

D’un point de vue technique, Les Trolls n’innove guère. Décors et personnages sont propres et bien animés, mais restons circonspects, on n’en attendait pas moins de la part d’un studio aguerri comme Dreamworks. Reste la surcharge de textures fluo, qui ne sert finalement pas grand-chose, si ce n’est l’impression tenace de baigner dans un tonneau de fraises Tagada.

Seul indiscutable atout du film, sa bande originale signée Christophe Beck pour la musique et Justin Timberlake aux chansons, savant mélange de reprises et d’adaptations de succès populaires servi par Louane Emera et M.Pokora en VF (Anna Kendrick et Justin Timberlake en VO). Qu’on aime ou pas, le duo nous offre il est vrai des prestations de très bonne qualité, tant dans le doublage que dans les chansons. Sa seule gestion de la musique sauve le film d’un ratage total.

En somme, le crû Dreamworks 2016 se révèle assez décevant. Après un Kung Fu Panda 3 sympathique, mais qui peine à renouveler la licence, on pouvait attendre mieux des Trolls, nouvelle licence issue d’une mode disparue dans la première moitié des années 90 (!). Finalement, Dreamworks accouche d’un spectacle musical médiocre, où l’indéniable qualité des chansons ne rattrape pas le manque d’un humour qu’on serait en droit d’attendre d’un divertissement. Les petits apprécieront peut-être (à conditions qu’ils soient suffisamment jeunes pour ne pas avoir connu d’autres films mieux gérés), mais les parents s’ennuieront. Et même avaler un troll ne leur rendra pas le sourire.

Un article de Guillaume Boulanger-Pourceaux

Doctor Strange

Doctor Strange (2016)

Un film de Scott Derrickson 

Avec Benedict Cumberbatch, Tilda Swinton

Sortie le 26 Octobre 2016

Le nouvel épisode de la série Marvel est arrivé ! Notre choix de termes n’est pas anodin car, plus qu’aucun autre, le studio Marvel s’est emparé des codes des séries télévisées pour son univers cinématographique. Depuis Iron Man de Jon Favreau, il rythme le calendrier cinéma avec un nouvel opus tous les six mois en moyenne, narrant les aventures en solo de chaque héros pour les réunir enfin dans un feu d’artifice final soigneusement préparé. La télévision appelle ceci des « saisons », Marvel les nomme des « phases ». Nous sommes en plein dans la phase 3, entamée joyeusement par Captain America : Civil War, et il semblerait que les erreurs de la phase 2 soient digérées. Il leur a été reproché de tirer sur la corde, d’utiliser toujours les mêmes personnages et les mêmes ressort super héroïques ? Qu’à cela ne tienne ! Leur catalogue de personnages est grand, ils ont de la ressource et il faut mettre en place le diptyque Infinity War qui clôturera cette phase. Et, il faut bien l’admettre, la Distinguée Concurrence est dans les choux après les débâcles critiques de Batman Vs Superman et Suicide Squad. C’est ainsi que Marvel dégaine un personnage clé de son univers, moins connu du grand public, avec un film qui a tous les atouts pour séduire en masse.

Le Docteur Stephen Strange est neurochirurgien. Comme beaucoup, il est convaincu d’être Dieu en personne. Il est volontiers méprisant avec ses collègues, connaît tout sur tout et choisit ses cas en fonction du challenge qu’il y trouve. Mais un grave accident de voiture va rendre ses mains inutilisables et le condamner à arrêter son métier. A contre-cœur, il va aller jusqu’au Népal pour trouver la solution à son problème et va y découvrir une étrange communauté aux pouvoirs mystérieux. C’est donc du côté de la magie et des pouvoirs mystiques que va lorgner cette nouvelle aventure. Rassurez-vous, on est très loin de Harry Potter. Davantage que les sortilèges, c’est l’illusion qui est mise en avant dans sa capacité à jouer avec les perceptions et les dimensions. Dans ce monde de sorciers, l’espace et le temps sont malléables et offrent donc de nouvelles perspectives de réalisation. De même que Matrix ou Inception avant lui, le réalisateur joue avec les perspectives et change régulièrement l’évolution de ses personnages dans l’espace. Les immeubles se replient, le bas devient le haut et inversement, les personnages peuvent passer à travers un portail de Shanghaï à Londres. Le spectateur ne sait jamais ce qui va se produire, à l’image des personnages qui improvisent au cours des combats. Cela donne une dynamique nouvelle à l’univers Marvel et l’esthétique du film s’en retrouve sublimée. Certains plans frôlent les peintures surréalistes avec des univers sens dessus-dessous.

En revanche, la trame scénaristique et les thèmes abordés restent très classiques. Les enjeux qui poussent les personnages à agir ont été maintes fois traités. Strange, qui passe de l’être imbu de sa personne à celui qui se repent pour devenir le héros qu’il doit être, rappelle immédiatement Tony Stark. Mais le schéma de l’anti-héros est construit comme cela et il est difficile d’en déroger. Le plus gênant n’est pas tant que les scénaristes réutilisent ce schéma mais qu’il correspond déjà à un personnage dans le même univers. C’est par l’humour que se démarque le film. Le studio semble avoir saisi que ce n’est pas parce que leur public est familial qu’il ne faut viser que les enfants. Ils profitent alors de l’attitude british de Benedict Cumberbatch pour apporter un décalage et une modération dans les gags qui est bienvenue et rafraîchissante.

Dans l’ensemble, Doctor Strange est un film divertissant qui change de ce à quoi nous avait habitué Marvel. Comme Thor 2 ou Les Gardiens de la Galaxie, il souffle un vent de fraîcheur sur ce qui devenait routinier. Si on peut avoir peur que Cumberbatch nous serve à nouveau sa « recette Sherlock » dans la première partie, il change assez rapidement et on a hâte de le voir face aux Avengers. 

Cigognes et compagnie

Cigognes et compagnie (2016), film d’animation américain 

Réalisé par Nicholas Stoller et Doug Sweetland

Sortie en salles le 12 octobre 2016

Depuis l’aube de l’humanité, les cigognes avaient la responsabilité de livrer leurs bébés aux humains. Mais cette époque est révolue. Travaillant à présent pour Cornerstore.com, un immense magasin en ligne, elles ne livrent plus que des marchandises de moindre importance. 18 ans après ce changement radical, Junior, le meilleur livreur de l’entreprise, et l’orpheline Tulip se retrouvent avec un nouveau bébé à livrer avant la fin du week-end et dans le plus grand secret.

Tombé du ciel

Noël commence à poindre à l’horizon. Les signes ne trompent pas. Les jouets reviennent hiverner dans les grands magasins et les films d’animation fleurissent dans nos cinémas. Cigognes et compagnie constitue l’avant-garde de cette saison 2016, coupant l’herbe sous le pied de Dreamworks et ses Trolls chevelus et Ma Vie de Courgette primé à Annecy (Tous deux seront chroniqués la semaine prochaine). Face à ces deux concurrents, la Warner avaient peut-être intérêt à s’accorder une semaine d’exploitation d’avance, d’autant que la plupart des films d’animation encore en salles arrivent en fin d’exploitation.

Pourtant, les cigognes de Nick Stoller (Nos Pires voisins 1 et 2) et Doug Sweetland (Presto, Nominé pour l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation en 2009) ont de quoi opposer une artillerie détonante. Sous ses thèmes dans l’air du temps un peu faciles (l’emprise grandissante des sites marchands entre autres), Cigognes et compagnie est avant tout un immense cartoon d’1h20. Y rechercher un sous-texte serait absurde. Mais là où un Ratchet and Clank tentait d’évoluer dans la même catégorie et essayait de toutes ses forces d’être drôle sans jamais y parvenir, Cigognes et compagnie enchaîne gags et digressions à un rythme soutenu, et rares sont ceux qui tombent à plat (Mention spéciale à la délirante meute de loups). Avec ce film, la Warner perpétue l’une de ses traditions, celle du cartoon à l’ancienne.

En définitive, Cigognes et compagnie est un divertissement à l’habillage kawaï qui ravira les enfants sans pour autant ennuyer les parents. À moins d’être totalement hermétique aux bébés et à leur côté mignon tout plein, on dépassera ses relatives faiblesses pour se rendre compte qu’il n’y a aucune raison de passer à côté de ce « petit » film réjouissant.

Un article de Guillaume Boulanger-Pourceaux

Vous trouviez l’affiche ignoble ? Attendez de voir le film !

Brice 3 

Un Film de James Huth

Avec Jean Dujardin, Clovis Cornillac, Bruno Salomone

Le début des années 2000 nous a offert une belle collection de personnages cinématographiques dont les aventures ont fédéré des millions de spectateurs. Si certains comme Alphonse Brown ont rejoint les limbes, d’autres comme la britannique Bridget Jones ou le « surfeur winner » Brice de Nice ont laissé de tendres souvenirs chez les spectateurs. Ils ont aussi laissé de belles traces dans les livres de comptes des producteurs et de l’équipe créative. C’est aussi probablement un peu ce qui explique leur retour sur nos écrans près de dix ans plus tard. Mais ici aussi, il y a deux catégories : ceux qui trouvent un nouveau souffle à traiter ce qu’est devenu leur personnage en dix ans et créent une comédie honnête et nostalgique ( Bridget Jones 3) ; et ceux qui tombent dans tous les pièges de la comédie ringarde et purement mercantile. Si James Huth et Jean Dujardin ont voulu voler à Pédale Dure le trophée de la pire comédie du cinéma français, c’est parfaitement réussi.

Nous retrouvons notre surfeur devenu vieillard. Il n’est alors plus aussi « jaune » qu’avant. Pour une raison que nous ignorons, il raconte des histoires à un groupe d’enfants dont nous ne savons le lien qu’il a avec eux, jouant les « Père Castor » du pauvre. Lassés par sa mythomanie, ceux-ci exigent de lui une histoire véridique. Brice narre alors son aventure la plus extraordinaire qui le mena jusqu’à affronter son double maléfique à Hawaï. Nous pourrions passer sur le fait que l’histoire ne brille pas par son originalité. Après tout, il devient difficile, voire impossible, de créer de nouvelles histoires. Et une comédie n’est pas jugée par sa capacité à nous raconter quelque chose de nouveau, mais sur sa capacité à agencer les événements de telle façon qu’ils nous surprennent et nous fassent rire. Disons le tout net, c’est un ratage total ! La faute à des gamineries éculées et un sérieux problème de rythme. Cet humour potache et jouant sur la débilité du personnage était à la mode il y a dix ans, mais le goût du public a changé. Le public de l’époque a grandi et les jeunes de maintenant ne rient plus de la même chose. Cela fonctionne encore moins quand certaines blagues s’étirent en longueur et qu’on a l’impression que Dujardin se regarde jouer. D’autre part, James Huth, qui n’est déjà pas un bon réalisateur en ceci qu’il ne sait pas offrir de bonnes images, confond encore une fois le rythme échevelé que doit avoir une bonne comédie avec le rythme épileptique qu’il semble affectionner. Il pense encore qu’une musique poussée à fond et un montage digne des plus mauvais films de Poiré font une bonne comédie. Les comédiens ont beau être très bon par ailleurs, on les sent se débattre pour interrompre un naufrage déjà bien entamé.

Mais tout ceci était prévisible dès la campagne promotionnelle d’un autre temps. Cela a commencé par l’astuce du titre du film : Brice 3 parce que le 2 je l’ai cassé ! ». Cette astuce aurait pu éventuellement tirer un sourire de notre part si elle ne faisait pas écho à un projet de titre qui existait pour la suite d’un autre succès populaire : Pédale Douce. Avant de porter le titre de Pédale Dure, le film était présenté sous le titre Pédale douce 3, elles étaient tellement folles qu’elles ont oublié le 2. Contrairement à Dujardin et Huth, ils n’ont pas gardé cette idée, et c’était heureux. Le film était déjà suffisamment raté comme cela, pas besoin de le plomber encore plus avec un titre pareil.

Autre idée marketing de « génie » encensée par les journalistes du net, autre plagiat. A quelques jours de la sortie, l’équipe met en ligne un faux fichier du film disponible sur Youtube. Si on peut bien y voir les premières minutes, celles-ci sont interrompues par Brice faisant l’idiot pendant plus d’une heure. C’est ingénieux ! Ce serait drôle et innovant si Jan Kounen n’avait pas fait la même chose sur les réseaux de Peer-to-peer pour la sortie de son Blueberry. Rien de nouveau donc.

Alors que Jean Dujardin a su nous montrer maintes fois toute la palette de son talent d’acteur au cour de ces dix dernières années, il a aussi su nous montrer les limites de son talent d’auteur comique. Que ce soit à la télévision avec Le Débarquement ou au cinéma avec Les Infidèles, ses textes tournent souvent à la blague potache entre potes qui ne passe pas la barrière de l’écran. Espérons juste que ce film sera oublié aussi vite qu’il semble avoir été écrit.

Un article de Florian Vallaud

INTOLERANCE ZERO

Zootopie (2016), film d’animation américain

Réalisé par Byron Howard, Rich Moore et Jared Bush

Sortie en salle le 17 février 2016

Dans le nouveau règne animal, proies et prédateurs ont rejeté l’antique Loi de la Jungle qui voulait que les premières soient le repas des seconds, et la ville de Zootopie est devenue le symbole de cette harmonie en apparence parfaite. Lorsque Judy Hopps, premier lapin fraîchement diplômé d’une école de police, y débarque, elle déchante rapidement. Mal considérée par sa hiérarchie, elle hérite de tâches subalternes bien loin de ses espérances. Mais dans la ville de l’harmonie, les disparitions se multiplient et Judy est finalement mise à contribution. Aidée de Nick Wilde, un renard rusé et volubile, elle découvrira les ramifications d’un complot à même de mettre à bas des siècles d’entente et de confiance.

La vie privée des animaux

Après Le Voyage d’Arlo, impressionnante démonstration technique d’une surprenante vacuité scénaristique, on pouvait légitimement attendre Disney et son Zootopie au tournant. Certes, depuis des semaines, sa bande-annonce augurait du meilleur. Ses paresseux moquant ouvertement l’administration américaine en général, et le DMV (Department of Motor Vehicules) en particulier, sont vite devenus cultes. Néanmoins, juger un film sur le produit marketing qu’est sa bande-annonce est un exercice hasardeux, pour ne pas dire ouvertement casse-gueule. Force est de constater qu’elles ne sont pas toutes à côté de la plaque. Pour dire les choses simplement (mais n’y voyez pas forcément une insulte à votre intelligence), Zootopie est au moins aussi drôle que sa bande-annonce le suggère. Les gags et vannes s’enchaînent à un rythme soutenu, faisant la part belle aux références (Le Parrain en tête de liste) et aux habitudes animales (Les loups incapables de résister à l’envie de hurler à la Lune), le reste venant de la relation inhabituelle qui se noue entre Judy et Nick, tant du point de vue naturel, l’une étant une lapine et l’autre un renard, que sociétal, avec l’antagonisme classique policier/voyou. L’ensemble se révèle à la fois équilibré et élégant, souvent inventif et toujours hilarant.

Alors Zootopie part-il donc pour n’être qu’une petite farce où on l’on vient rire des travers humains au travers des attributs d’une bande d’animaux anthropomorphes ? Il y a un peu de ça, forcément, mais pas que.

Petit précis de tolérance

Zootopie mise évidemment beaucoup sur son humour détonnant, mais ne néglige pas pour autant son scénario, lequel nous dépeint une société tellement proche de la nôtre qu’elle ne peut qu’en être le reflet. Apparemment idéale et harmonieuse dans ses mots, elle l’est en revanche beaucoup moins dans les faits. À Zootopie, chacun peut devenir ce qu’il veut… tant qu’il se conforme à sa condition. Les grands prédateurs tiennent les rênes, et les autres tirent la carriole. Vous êtes un lapin ? Allez planter vos carottes et laissez aux grosses brutes (tigres, ours, buffles, éléphants…) le soin de faire la police. Vous êtes un lion ? Veinard. À vous les postes à responsabilité, voire la mairie. Vous êtes un renard ? Laissez tomber. Personne ne peut faire confiance à un individu aussi sournois. Sous ses dehors de tolérance et d’harmonie, la cité engrange son lot de préjugés et de violence psychologique. Charge en revient aux personnages de dépasser leur propres préjugés et faire éclater au grand jour leurs différences, leurs qualités et leurs forces insoupçonnées.

Mais ne nous laissons pas abuser par l’apparente simplicité de ce cheminement. Simple sans être simpliste, ce buddy-movie à fourrure se révèle dopé aux rebondissements et distille un suspense assez filou pour intéresser les parents, tout en restant parfaitement accessible aux enfants.

La psychose expliquée à ma fille

La dernière partie de Zootopie se montre par ailleurs particulièrement intéressante. Alors que le complot se démêle doucement et que certains animaux sont déclarés représenter un risque pour la majorité, une certaine catégorie de la population se retrouve soudain stigmatisée, rejetée et finalement indigne de toute confiance. À cause de quelques individus, les idéaux de tolérance et d’acceptation de Zootopie commencent à s’effriter. Ça vous rappelle quelque chose ? Ça n’est sans doute pas par hasard, étant donné que nous vivons actuellement une période de psychose, le genre de période dont toute l’Histoire (humaine) est émaillée. La peur des uns se mue alors très vite en haine et en rejet de l’autre, sans qu’aucune des deux parties de n’en connaisse les raisons ni ne comprenne comment Zootopie a pu en arriver là.

Certes, le traitement reste assez superficiel, Zootopie n’oubliant jamais à qui il s’adresse, tout en étant amené avec suffisamment de subtilité et de maîtrise pour susciter l’interrogation chez petits et grands. Là où Vice-Versa pouvait être accusé d’être parfois abscons pour le plus jeune public dans ses analyses du processus cognitif et des bouleversements pré-adolescents, Zootopie frappe avec justesse sur le thème de l’emprise que peut avoir la peur sur les individus. La peur, instinct animal par excellence, nous pousse tous à l’irrationnel, et quoi de mieux que des animaux pour nous rappeler qu’au delà de notre conscience, nous appartenons aussi au genre animal ?

Avec Zootopie, Howard, Moore et Rich ont atteint un équilibre remarquable en terme de gestion du récit, d’humour et de réflexion. Drôle de bout en bout, malin comme un singe, exempt de temps morts et techniquement irréprochable, Zootopie est LE divertissement familial de ce mois de février. Il est en outre servi par un casting français, pas forcément très coté, mais professionellement impliqué. Mention spéciale à Teddy Riner (dont les prestations dans les publicités d’une célèbre marque de voitures française avaient quasiment tout pour flinguer dans l’œuf une potentielle carrière d’acteur), qui se révèle à l’aise et convaincant dans son second rôle. Présent en salle depuis le 17 février, n’hésitez pas à galoper jusqu’à votre cinéma préféré et à devenir la proie de Zootopie.