The Life Boat

NOVECENTO

Une pièce de Alessandro Baricco

Interprétation et mise en scène par André Dussollier

Jusqu’au 1er Octobre 2017 au Th. Du Rond Point (75)

Du 06/10/17 au 27/12/17 au Théâtre Montparnasse (75)

Un homme, ancien trompettiste d’un paquebot faisant la liaison avec les États-Unis, nous narre la vie étonnante d’un pianiste de jazz autodidacte qui n’a jamais mis un pied hors du navire : Dany Boodman T.D. Lemon Novecento. De sa naissance à sa mort, cet artiste de génie va bien mieux comprendre la musique et le monde que ceux qui y vivent. Il sera considéré comme le plus grand pianiste de tous les temps.

Déjà représenté en 2015 au Théâtre du Rond Point, fief de Jean-Michel Ribes, ce monologue théâtral de Alessandro Baricco avait valu à son interprète (André Dussolier) un « Molière du meilleur acteur dans un théâtre public ». Il devait être repris la saison dernière mais une blessure avait empêché le comédien de pouvoir assurer les représentations. C’est donc tout naturellement en ce début de saison que le spectacle retrouve sa place, jusqu’au 1er Octobre 2017, dans le lieu qui l’a vu naître. Il sera, par ailleurs, prolongé au Théâtre Montparnasse jusqu’au 27 Décembre 2017. Mais le spectacle vaut-il la réputation qui le précède ?

André Dussolier n’est pas qu’interprète du spectacle mais en assure également l’adaptation française (avec l’aide de Gérald Sibleyras et Stéphane DeGroot) et la mise en scène. Cette omnipotence de l’artiste tend à créer une cohérence totale de l’œuvre qui fait affleurer la poésie du texte de Baricco. Ici, le narrateur est acteur et interprète les différents personnages de l’histoire. Les choses prennent vie dans notre esprit par la force de suggestion des images employées. Ainsi, il n’est nul besoin de représenter sur scène la valse du piano dans la salle de bal un soir de tempête. Le spectateur se figure assez bien la scène par la précision et la poésie du texte. On y parle de musique mais surtout de la vie et de l’expérience qu’on en fait. En restant à bord du navire, Novecento vit toutes les vies au lieu d’une seule. Il est le spectateur de celles des autres dont il s’empare et se nourrit. Le texte adopte différentes palettes de sentiments : du rire franc à l’émotion poétique.

Le dispositif scénique, aussi simple qu’esthétique, concourt à offrir un bel écrin à ce voyage. En fond de scène, un écran blanc sur lequel sont projetées des ombres ou une peinture évoquant un endroit du bateau. Côté Jardin, une plateforme mobile figurant tour à tour le grand escalier de la salle de bal ou celui, plus petit et métallique, de la salle des machines. Côté Cour, une formation Jazz avec piano, contrebasse, trompette et percussions. Dans sa mise en scène, Dussolier a pris le parti de ne pas saturer le plateau pour laisser la place aux projections mentales du spectateur. La musique live, qui n’était pas envisagée par l’auteur, offre une ponctuation agréable et essentielle au texte. Elle le rythme et le prolonge. Il est question de musique, il faut de la musique, même si celle de Novecento n’est jamais interprétée mais évoquée. On ne peut représenter une musique aussi riche et complexe qu’elle est décrite.

Si le décor n’est qu’un réceptacle des images que se créent les spectateurs, il faut que l’interprétation soit à la hauteur de la puissance du texte. Mais qu’attendre d’autre d’un comédien de luxe comme André Dussollier ? Il transcende le texte et l’envoie avec une virtuosité et un débit inégalable. En 1h15 de temps, il mitraille le texte puis le caresse, le laisse reposer et repart à l’assaut. Le spectateur est un captif consentant. Il peut nous mener où il veut avec une aisance et une énergie de jeune homme. Dans une scène uniquement à base de jeux de mots, qui porte sans doute la patte de Stéphane DeGroot, il réussit chaque effet : du calembour le plus foireux au plus spirituel. Les musiciens qui l’accompagnent sont au diapason de son talent. Saluons tout de même la fabuleuse performance du pianiste Elio Di Tanna qui, si il n’atteint pas le talent évoqué de Novecento, nous l’inspire pourtant parfaitement. Il envoie les notes avec une virtuosité bluffante et une expressivité qui pousse le public à l’ovationner aux saluts.

Le Théâtre du Rond Point démarre sa saison théâtrale avec un spectacle d’une énergie et une finesse folle. Novecento est un réel plaisir théâtral dont tous les éléments (texte, mise en scène et interprétation) en font un spectacle immanquable, une traversée dont on ne veut jamais descendre.

Un article de Florian Vallaud

Nolwenn Leroy : Gemme

Gemme (2017)

Un album de Nolwenn Leroy

Sorti le 1er Septembre 2017

Chez Mercury Records.

Ce vendredi 1er Septembre 2017 est sorti le 6ème album de Nolwenn Leroy: « Gemme ».

En 15 ans de carrière, la jeune femme gagnante de la Star Academy 2 a bien évolué et a prouvé qu’elle est devenue une artiste à part entière. Ce nouvel album symbolise ainsi une nouvelle étape dans sa carrière musicale.

Après le succès retentissant de « Bretonne » et de ses reprises de chansons celtiques, Nolwenn devait confirmer le succès. Avec « Ô Filles de l’eau », elle a su conserver dans ses chansons les aspects celtes et folkloriques de la région qu’elle chérie tout en proposant des titres inédits.

Mais Nolwenn aime changer. Elle aime prendre des risques et être là où on l’attend le moins. Comme avec « Le Cheshire cat et moi » en son temps, où sa voix se faisant plus intimiste et ses chansons d’un spleen nordique avaient dérouté son public, Nolwenn nous propose avec « Gemme » une nouvelle évolution dans sa continuité musicale.

Dans cet album, terminé le biniou, la Jig ou la Harpe, la chanteuse retourne vers un style plus Pop anglophone qui nous rappelle son deuxième album « Histoires Naturelles » réalisé par Laurent Voulzy. Mais Nolwenn reste ce qu’elle est et ce qu’elle a toujours montré dans ses albums: Une femme pleine de rêves, d’amour, de légendes, d’histoires, de mystères mais aussi d’engagements écologiques. Et celui-ci ne fait pas exception. Il est même la quintessence de tout ce qu’elle a pu faire jusque là.

Une Histoire. C’est bien ce qu’elle souhaite nous raconter avec « Gemme ».

Après la protection de la Mer et des Océans, la Terre. Auteure de chaque texte, Nolwenn nous livre un album, profond, spirituel et sombre.

Elle nous parle ainsi du lien maternel brisé (abandon, mort…) dans le magnifique et mélancolique « Pourtant ». Elle reste ainsi connecté à la Bretagne en nous parlant de ses légendes dans « Ankou », personnification de la Mort en Basse-Bretagne. Dans « Stephen », dernière chanson de l’album, elle conserve son engagement écologique et nous parle de la Fin et des désastres que l’on fait sur Terre: « Des vents mortels brulant nos misphères. Ils étaient tous devenus fous, voilà ce qu’on dira de nous. Ils écriront sur nos stelles « Votre demeure était belle ». » Même revendication dans « Bien plus précieux ». Notre planète vaut tous les trésors.

La force de cet album, hérité des musiques celtes, est de parler de sujets graves et importants sur des airs entrainants. Et le message passe.

Laissez-vous transporter dans cet univers et découvrez un album précieux et étincelant. Nolwenn nous raconte une histoire. Notre histoire. Écoutez-la.

Un article de Quentin Gabet

Mon père, ma Mère et Sheila : roman prometteur

Mon Père, Ma mère et Sheila (2017)

Un roman d’Eric Romand

Aux éditions Stock

La rentrée littéraire est l’occasion pour les éditeurs de lancer leurs nouveaux poulains dans la grande course au succès et aux prix en tout genre. C’est à la fois une grande occasion mais aussi un risque énorme. Comment se démarquer au milieu de plus de 500 publications ? De plus, les premiers romans sont souvent ceux de toutes les erreurs du débutant. Une des plus courantes consiste à vouloir faire de son livre « le grand roman », et offrir aux lecteurs un pavé indigeste qui traite de plusieurs sujets et, au final, n’en traite vraiment aucun. Ce n’est pas le cas d’Eric Romand qui a opté pour une forme extrêmement courte, 100 pages à peine. Mon Père, ma mère et Sheila, paru chez Stock, est surprenant d’efficacité.

Se classant dans le genre de l’autofiction, l’auteur narre des souvenirs qui lui reviennent de son enfance dans les années 70. De l’épicerie lyonnaise de ses grands-parents maternels aux infidélités de son père en passant par son obsession pour Sheila, Eric Romand nous présente un portrait assez clair de sa famille. Il jette sur le papier, en petits paragraphes, ses souvenirs pêle-mêle. On pense à des instantanés de vie, des traces de peinture sur une toile d’artiste. Et toutes ces petites traces finissent par constituer un ensemble qui nous séduit et nous parle. Il faut dire que ce qu’il narre est tellement universel que peu importe notre âge ou notre vécu, on a vécu plus ou moins les mêmes choses.

Eric Romand réussit le tour de force de contenir en peu de pages le parcours d’un jeune garçon qui s’éveille à une sexualité que sa famille considère comme honteuse. Si le procédé de petits paragraphes pouvait nous faire craindre qu’il ne survole le sujet, c’était sans compter sur sa capacité à être extrêmement précis en peu de mots. Le style est simple mais suffisamment évocateur pour que le lecteur prolonge lui-même le parcours du narrateur. Le rapport au père est un des autres piliers de ce roman. Il nous raconte un père chahuté par ses démons intérieurs  (infidèle, honteux des attitudes efféminées de son fils…) et qui s’avère être parfois un chef de famille aimant et attachant. Les deux personnages masculins sont incapables de se comprendre ou même de se parler. Ce thème peut paraître cliché mais le traitement qu’en fait Eric Romand est tout en finesse, aidé par sa construction en fragments de vies.

Mon père, ma mère et Sheila est une des surprises prometteuses de la rentrée littéraire. Eric Romand fait une entrée discrète mais franche parmi les auteurs qu’il faudra suivre dans les prochaines années. A l’instar d’un réalisateur de cinéma, il nous propose ce qui serait un court-métrage faisant la démonstration de son talent d’écrivain. On ne peut qu’espérer avoir bien vite un texte plus long car il est toujours frustrant de ne passer que quelques instants avec quelqu’un qui sait si bien raconter les histoires.

Le superficiel au firmament

Les Proies (2017)

Un film de Sofia Coppola

Avec Colin Farrell, Nicole Kidman, Kirsten Dunst

Distribué par Universal Pictures

Colin Farrell nous avait prévenus dans une interview donnée récemment à Allociné : « Parfois certains remakes sont plus originaux que certains films originaux ». Il ne nous a pas menti. Le dernier né de Sofia Coppola est un exemple dans son genre. Reste à déterminer de quel genre il s’agit. Adopter un point de vue critique sur l’œuvre de la fille du génial Francis Ford est presque aussi difficile que sur Xavier Dolan ou Game of Thrones. Leurs adorateurs les vénèrent et chaque film est accueilli comme le « nouveau nouveau testament ». Les avis contradictoires se prennent automatiquement des volées d’insultes et sont qualifiés « d’abrutis qui n’y connaissent rien ». Nous allons donc nous atteler à faire un article le plus positif possible.

En s’attaquant à l’adaptation du roman de Thomas P. Cullinan et du remake de Don Siegel (dont nous vous parlions il y a quelques jours https://culturotopia.wordpress.com/2017/08/22/588/), ses objectifs étaient multiples : adopter le point de vue des personnages féminins et, comme toujours chez elle, redonner de la modernité au sujet. Un petit rappel de l’histoire est nécessaire pour ceux qui auraient la flemme de lire l’article sur le film original :

Trouvé agonisant dans la forêt par l’une des pensionnaires de l’école de Mrs Farnsworth, le caporal nordiste John McBurney est « emprisonné » au milieu de ces jeunes filles le temps de sa convalescence. Il va, malgré lui, révéler les pulsions et secrets enfouis au fond de chacune, au péril de sa vie.

Si le film de Don Siegel adoptait un point de vue alternant entre l’omniscience et celui de John McBurney, Sofia Coppola prend le parti de ne proposer que celui des « filles » de la maison. Elle perpétue par là le cinéma féminin qui est sa marque de fabrique. L’esthétique du film reste dans la lignée de ce qu’elle fait d’habitude, jusqu’au titre adoptant une calligraphie rose bonbon qui frôle le hors-sujet. Mais peut-être veut-elle juste créer un contraste entre l’apparente superficialité de l’univers qu’elle présente et la rudesse de ce qu’il y a sous le vernis. Les images bucoliques du jardin entouré de bruits guerrier laissaient augurer du meilleur. C’était sans compter sur les choix audacieux de la réalisatrice d’un point de vue scénaristique.

Alors que l’histoire de départ est basée sur des non-dits et les tensions qu’ils provoquent, Sofia Coppola choisit de les ôter méticuleusement. Elle n’en oublie aucun, ce qui rend le tout plus aseptisé et puritain qu’un film Disney Channel. Disparu l’inceste entre Mrs Farnsworth et son frère qui expliquait la relation qu’elle établit avec McBurney. Disparu le personnage de la servante noire qui, outre le fait qu’elle ait été violée par le frère Farnsworth, questionnait son statut d’esclave.

Au delà du fait qu’elle met de côté les événements qui créaient le suspense et suscitaient l’attention du spectateur, c’est avec brio qu’elle rate ce qu’elle présente dans ses interviews comme son sujet principal : la frustration sexuelle qui règne dans cette maison. La représentation qu’elle en fait se cantonne à des jeunes filles qui gloussent autour d’une table. La superficialité des personnages n’est pas dommageable qu’au film, mais aussi à l’image qu’elle donne d’une vision féminine des choses. Non seulement les femmes sont présentées comme vide de personnalité, mais le caporal McBurney n’est qu’une pauvre victime qu’on finit par plaindre. Il n’y a plus de changement de rapport de force.

Les Proies n’est pas un mauvais film dans le sens où il est bien fait. Sofia Coppola montre qu’elle serait parfaite pour filmer du Barbara Cartland. D’une histoire sensuelle et perverse, elle fait ce qui apparaît comme un téléfilm d’après-midi de M6. C’est très sympa quoique totalement hors-sujet et inutile. Elle trouve surtout le moyen de faire le contraire de ce qu’elle veut. En ceci, elle force l’admiration et établit un nouveau genre cinématographique qui irait à l’encontre de son créateur. Impressionnant !

Un article de Florian Vallaud

Flamboyant hymne à la vie

120 Battements par minute (2017)Résultat de recherche d'images

Un film de Robin Campillo

avec Arnaud Valois, Nahuel Pérez Biscayart, etc

Distribué par Memento Films

Après une longue attente, le film qui a ému le dernier festival de Cannes sort enfin sur nos écrans. Entre les excellents retours de ceux qui l’avaient vu et une bande-annonce qui promettait un film ambitieux, il s’annonçait comme l’événement de la rentrée cinématographique. Pour son troisième long-métrage après Les Revenants et Eastern boys, Robin Campillo s’attaque au sujet délicat de l’émergence du SIDA et nous livre un film aux antipodes des préjugés que nous pourrions avoir sur le sujet.

Nathan (Arnaud Valois) arrive au sein d’Act-Up Paris au début des années 90. Cette association lutte contre l’indifférence qui règne depuis plus de dix ans sur la maladie qui contamine chaque jour un peu plus. Ce sont des activistes aux méthodes décriées. C’est là que Nathan va faire la connaissance de Sean (Nahuel Pérez Biscayart), séropositif aux avis bien tranchés.

Puisant dans son expérience personnelle au sein d’Act Up, Robin Campillo tire un scénario dont le réalisme est la force principale. Les personnages sont tous bien développés et ont une flamboyance intérieure qui captive le spectateur. Dès lors, la crédibilité de ce qui nous est narré est totale et chaque événement prend l’importance qu’il mérite. La durée du film (2h20) renforce alors le sentiment de partager une épopée avec ces êtres qu’on apprend à connaître. Leur lutte devient la nôtre.

Le réalisateur évite, par ailleurs, le risque de faire un film angoissant et oppressant sur une maladie grave. Au contraire, il réalise un hymne à la vie. Les personnages sont tellement conscients qu’ils peuvent mourir à chaque instant qu’ils prennent le parti de vivre intensément chaque instant. Ainsi, les effets de montage ingénieux contrebalancent souvent les instants les plus durs. Le film regorge de scènes de fête, de sensualité, d’amour. La relation » naissante entre Sean et Nathan est aussi vecteur de légèreté pour le spectateur. Cependant, Robin Campillo n’évite pas de traiter de la mort. Il embrasse la gravité de l’instant mais rappelle que ceux qui restent doivent continuer à avancer.

Saluons aussi la performance de Nahuel Pérez Biscayart qui campe un Sean impétueux et attendrissant. Si son jeu peut déconcerter dans les premières minutes du film, on s’attache très vite à cette musicalité particulière qu’il apporte au personnage. Sean est le point d’ancrage principal du film et on partage avec plaisir ses passions, ses rages, ses peurs.

120 battements par minute n’usurpe pas sa réputation acquise depuis sa diffusion à Cannes et mérite amplement le Grand Prix qui lui a été décerné.Véritable claque cinématographique de la rentrée, Robin Campillo nous propose une œuvre colossale qui traite son sujet sans faire appel au mélodrame. Tout sonne vrai et l’émotion n’en est que décuplée. On passe du rire au larmes avec une aisance qui force l’admiration. A l’heure où une certaine banalisation du SIDA commence à apparaître chez la nouvelle génération, il apparaît comme une piqûre de rappel essentielle.

Un article de Florian Vallaud

Danse avec les lionnes

Les Proies (1971)

Un Film de Don Siegel

Avec Clint Eastwood, Geraldine Page, etc

Sorti le 29 Janvier 1971

Disponible en DVD et Blu Ray chez Universal

 

Si on vous parle de Clint Eastwood, vous penserez à l’acteur et au réalisateur de génie qui nous émerveille à chaque fois avec un sens de la narration néo-classique. Des titres vous viendront comme Gran Torino, Sur la Route de Madison ou ses films avec Sergio Leone où il incarnait un Blondin haut en couleur. Allons maintenant au tout début des années 70, juste à la sortie de sa période Western où il va rencontrer un réalisateur qui va le sortir de cette image de mystérieux héros. Don Siegel a plus d’une vingtaine de films à son actif en 1968, quand il propose à Clint Eastwood d’incarner Un Shérif à New York où se profile la silhouette de l’inspecteur Harry qui suivra l’acteur pendant de longues années. Mais pour déconstruire le mythe du cow-boy, il leur aura suffit d’un film : Les Proies. Alors que le remake de Sofia Coppola sortira en salles ce 23 Août 2017, il nous semblait intéressant de faire un petit arrêt sur le film original.

Durant la guerre de Sécession, le caporal McBurney, nordiste, est retrouvé blessé dans une forêt du sud par une fillette de 13 ans. Elle lui « sauvera la vie » en le traînant jusqu’à la pension de jeunes filles où elle réside, tenue par Martha Fanrswoth (Géraldine Page). Alors que le plan initial était de le livrer aux confédérés, Mrs Fanrsworth change subitement d’avis et décide de le garder avec ses pensionnaires. Les masques vont alors tomber un à un pour révéler le vrai visage de chaque personne dans la maison.

Tout ici est affaire de masques, de faux semblants et de pouvoir de domination. Dès l’instant où le caporal entre dans la maison va s’instaurer un jeu du chat et de la souris. Les personnages disent des choses mais en pensent d’autres qu’on entend en voix off. Ils ont une version de leur histoire qui est confirmée ou, le plus souvent, infirmée par une vision en surimpression de la réalité des faits. Nul n’est aussi bien intentionné qu’il le prétend, et Clint Eastwood casse son image publique en interprétant un personnage antipathique et dont l’issue est imprévisible. Don Siegel joue avec les révélations qu’il donne au compte-goutte au spectateur et crée une tension renforcée par le huis-clos qu’impose la situation. Il utilise la lumière qu’offre les lampes à huile et les bougies pour former des ombres mouvantes sur le visage de ses comédiens. Tout est symbolisme et ce thriller psychologique est aussi un film artistiquement recherché.

Le désir et la sexualité inhérents à son sujet sont l’objet d’un traitement négatif. Il y est question d’inceste, de viol, de relations avec de très jeunes filles. Ces personnages sont rongés par le vice jusque dans leur intimité profonde. Tout ceci est contrebalancé par une interprétation « rassurante » et bien sous tous rapports des comédiens. Chacun tient la tension du film à bout de bras.

Nous n’avons pu tracer ici que les très grandes lignes de ce qu’est le film de Don Siegel. Il faudrait une analyse plus approfondie et plus longue pour en cerner tous les enjeux. Mais nous avons de quoi aborder le film de Sofia Coppola et voir ce qu’il a nous offrir de plus, ou de différent. Résultat dans les salles dès le 23 Août 2017.

Rentrée littéraire épisode 2 : Richesse désargentée

Nos Richesses (2017)

Un roman de Kaouther Adimi

paru le 17 Août 2017

aux éditions du Seuil

Ces dernières années sont le théâtre d’une tendance de plus en plus forte des auteurs à se nourrir du réel. Nous entendons par là qu’ils transforment en objet littéraire la vie de personnes réelles. On ne compte plus les romans sur les destins tragiques d’actrices de l’âge d’or hollywoodien ou sur les grandes figures du XXème siècle. Les romanciers se font les explorateurs de l’Histoire. Ils ne prétendent pas à la précision scientifique mais à la recherche autopsique de « l’âme ». Ils cherchent à comprendre plutôt qu’à expliquer. La rentrée littéraire est à l’image de cette tendance et notre site s’en fera évidemment l’écho. Entre le fabuleux roman d’Olivier Guez sur Mengele (la critique ici : https://culturotopia.wordpress.com/2017/08/17/la-disparition-de-josef-mengele), celui de Philippe Jaenada (le prochain à passer au feu critique) et le très attendu livre de Philippe Besson sur Emmanuel Macron attendu début Septembre, on va se nourrir de faits réels. Mais Nos Richesses, troisième roman de Kaouther Adimi, est la preuve que le choix de ces sujets n’est pas synonyme de simplicité.

Le roman s’articule autour de deux périodes narratives. D’un côté, nous avons Ryad, jeune homme de 20 ans en 2017, dont le stage consiste à vider les locaux d’une librairie à Alger et la repeindre pour faire place nette à son futur propriétaire. Sa tâche sera compliquée par la surveillance constante d’un étrange gardien des lieux. De l’autre, nous suivons le journal D’Edmond Charlot qui fut le créateur de cette librairie mais aussi l’éditeur de grands noms comme Albert Camus, Emmanuel Roblès, Jules Roy, etc. Ces extraits de carnets sont introduits par un narrateur omniscient qui replace le contexte historique puisque le lecteur va traverser la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre d’Algérie du point de vue algérien.

Le problème principal de l’œuvre tient à cette double narration. Ce qui peut sembler être une bonne méthode pour diversifier les points de vue et offrir plusieurs saveurs au lecteur est, en réalité, sa seule faiblesse. En effet, l’auteure adopte deux styles d’écriture différents qui, au lieu de s’amalgamer comme ils le devraient, donnent l’impression de lire deux livres au lieu d’un. Ce pourrait être une force si elle était de qualité égale. Mais toute la partie sur Edmont Charlot, bien qu’intéressante pour qui aime la librairie, est limitée à son style minimaliste de journal intime. D’autre part, Kaouther Adimi semble tellement accrochée à son personnage historique qu’elle n’en décolle pas. Elle nous fournit les informations qu’elle a récolté au gré de ses recherches mais ne le transforme jamais en personnage de roman. C’est dommage car cette partie manque de souffle.

En revanche, la partie de Ryad est fabuleusement écrite et on sent presque l’atmosphère algérienne nous taquiner les narines. Elle retranscrit une ambiance, des personnages attachants comme le vieil Abdallah ou les restaurateurs voisins. Les thèmes de l’importance des livres dans la société et le lien humain qu’ils peuvent créer est abordé finement et avec pertinence. On aurait préféré que cette partie dure plus longtemps.

Dans l’ensemble, Nos richesses offre un bon moment au lecteur. Il se lit avec plaisir et on ne voit pas passer les 200 pages. Mais il reste comme un goût d’inachevé quand on le ferme. On aurait aimé être davantage transporté même si on a beaucoup appris sur un personnage méconnu.

Un article de Florian Vallaud

Retour aux sources

BIGFOOT JUNIOR

Film d’animation – Belgique (2017)

Réalisé par Ben Stassen et Jérémie Degruson

Sortie en salles le 16 août 2017

Adolescent des plus banals, Adam a perdu son père alors qu’il était bébé. Sa mère lui a toujours dit qu’il était mort. Quand, au terme d’une journée difficile, il découvre que son père vit terré au fond de la forêt, Adam se met en tête de le retrouver. Ce qu’il ignore, c’est que son père n’a pas disparu par plaisir, qu’il est en fait un Bigfoot et qu’il se cache d’un laboratoire convoitant ses extraordinaires facultés capillaires.

Depuis quelques temps, les films d’animation décrivent une étrange trajectoire. Alors que les adaptations de BD ont le vent en poupe (Snoopy et les Peanuts, Les Schtroumpfs et le village perdu), les créations originales poussent parfois le curseur du délire à des altitudes stratosphériques (et ce n’est pas le prochain Capitaine Superslip de Dreamworks qui nous détrompera) avec des réussites très contrastées. Avec son histoire de Bigfoot et de son fils hybride poursuivis par le département R&D d’un fabricant de perruques, on aurait pu s’attendre à un divertissement au mieux léger. Pourtant, après un inégal Manoir Magique (à l’univers sympathiquement loufoque cependant) et un Robinson Crusoë médiocre et sans surprise, les réalisateurs Stassen et Degruson signent un film plus subtil et réjouissant qu’il pourrait paraître au premier abord.

Certes, son scénario ne ménage que peu de suspense, avec ses méchants très méchants et ses stéréotypes d’animaux (L’ours ronchon au cœur d’or, l’écureuil survolté emprunté à La Véritable histoire du Petit Chaperon Rouge…). On aurait peut-être apprécié des personnages un peu plus marqués, capables de donner un véritable caractère au film, et ce, même s’ils nous offrent chacun de très bons moments. Car en choisissant d’aborder des thèmes plus « matures » (La famille, l’absence ou le sacrifice) au lieu d’aligner simplement gags et tendresse comme dans leurs précédents travaux, on aurait pu s’attendre à un film un peu plus ambitieux. Il en reste malgré tout très compréhensible pour son public de destination, et on a connu largement plus simpliste. L’ensemble s’offre par ailleurs un habillage de haute volée. Sans surprise, nous sommes loin des standards imposés par des Pixar ou des Dreamworks, mais l’objectif n’est pas de les concurrencer, juste de s’offrir une identité, opération somme toute réussie. Bigfoot Junior et ses courses en forêt à vitesse grand V sont servis par une animation toujours fluide et dynamique.

Parti pour n’être qu’un outsider estival destiné à ramasser les miettes laissées par Cars 3, Bigfoot Junior se révèle une très saine alternative à ceux (nombreux) qui auraient déjà craqué pour les bolides de Pixar ou souhaitant simplement découvrir d’autres horizons. Alors qu’ils auraient pu se contenter de suivre le chemin de leurs précédentes productions, Stassen et Degruson ont choisi de sortir un peu de leur zone confort. Un bel effort qui mérite l’attention.

Un artcile de GBP

La disparition de Josef Mengele

La disparition de Josef Mengele (2017)

Un roman de Olivier Guez

paru le 16 Août 2017

aux éditions Grasset

La mi-août signe chaque année l’arrivée de la première salve de la rentrée littéraire. Ce sont 581 publications qui sont annoncées cette année, un nombre qui fait déjà perler la sueur au front des chroniqueurs, lesquels ne vous proposeront souvent qu’une sélection tant il est utopique de prétendre les traiter toutes. Nous allons également tracer pour vous un petit parcours des œuvres qui nous ont semblé intéressantes, soit pour leur auteur, soit pour leur sujet.

C’est avec un immanquable que nous allons démarrer ce long parcours : La Disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez, paru le 16 Août 2017 aux éditions Grasset. Pour ceux qui ne connaîtraient pas la personne au cœur de ce livre, quelques petits rappels historiques s’imposent. Il s’agissait d’un des plus sinistres « bouchers » ayant sévi dans les camps d’exterminations nazis. « Médecin » en poste à Auschwitz, Mengele se souciait davantage de mener ses expériences sur les déportés que de les soigner. C’était même le cadet de ses soucis. Lorsque l’Allemagne nazie capitule en 1945, il fuit le plus rapidement possible en Amérique du Sud, comme la plupart des dignitaires nazis, afin d’échapper à un jugement qui ne manquerait pas de tomber. Entre ce moment et sa mort mystérieuse sur une plage en 1979, il ne cesse d’apparaître et de disparaître sans que le grand public ne sache ce qu’il est advenu de lui. Olivier Guez nous convie à découvrir cette période riche en tension et en enseignements.

Ne nous y trompons pas, c’est bien d’un roman dont il s’agit et non d’un livre historique, bien qu’il en revête certains atours. La longue bibliographie à la fin du livre nous montre qu’il est basé sur un travail de recherche minutieux. Mais certaines choses échappent au travail d’historien, c’est ici que le romancier prend place. Olivier Guez l’écrit lui même : « Certaines zones d’ombre ne seront sans doute jamais éclaircies. Seule la forme romanesque me permettait d’approcher au plus près la trajectoire macabre du médecin nazi ». Au delà de sa trajectoire, l’auteur nous fait entrer dans la tête de Mengele. Par un style dépouillé, il touche au plus juste de la psychologie du personnage. Que ce soit son insouciance dans une première partie où il se croit à l’abri de tout danger, ou sa paranoïa de bête traquée lorsqu’il se sait recherché par le Mossad.

À aucun moment, Olivier Guez ne cherche à nous le rendre sympathique. Il le montre dans l’humanité qui est celle d’un collectionneur d’yeux bleus et qui croyait à la politique eugéniste hitlérienne. C’est aussi un homme de plus en plus dépassé par le monde qu’il voit naître. Toutes les grandes révolutions sociétales y passent.

Mais l’auteur traite aussi de ce qui l’entoure. Il livre des pages éclairantes sur l’Argentine des Peron, dictature basée sur le culte de la personne qui a tendu les deux mains à ceux qui avaient commis les pires atrocités en Europe. On rencontre aussi d’autres figures célèbres du nazisme qui sont croquées rapidement mais avec autant d’efficacité que Josef Mengele lui-même.

La Disparition de Josef Mengele est un livre incontournable de cette rentrée littéraire. Il contient en 200 pages, sans ventre mou, l’intensité et la précision qu’il fallait pour un tel roman. L’empathie habituelle pour les personnages qui nous transporte au fil des pages est ici merveilleusement remplacée par une fascination du mal. On méprise le personnage mais, pour autant, on veut savoir jusqu’où il osera aller bien qu’on connaisse la fin. C’est la force des grands auteurs.

Un article de Florian Vallaud

Berlin, nid d’espions

Atomic Blonde

Espionnage, Action – USA (2017)

Réalisé par David Leitch

Sortie en salles le 16 août 2017

1989, quelques jours avant la chute du Mur. Lorraine Broughton, l’un des meilleurs éléments du MI6, est envoyée à Berlin à la recherche d’une mystérieuse liste d’agents dérobée à l’un de ses collègues éliminé. À peine débarquée, sa couverture est grillée, Lorraine doit alors se débattre dans cette ville sclérosée d’espions aux multiples visages et prête à exploser sous la pression populaire.

Indémodable. C’est certainement le qualificatif qui colle le mieux aux années 80, et elles n’ont certainement jamais eu autant la cote que depuis les années 2010. Le punk est peut-être mort, mais le rock 80’s est toujours bien vivace. Une sorte de nostalgie plane sur notre époque, et le cinéma n’a jamais été plus friand de remakes des classiques de cette décennie charnière. Atomic Blonde illustre à merveille cette nostalgie en reprenant à son compte toute une iconographie 80’s (Musique, voitures, esthétique) qu’il nous balance en pleine gueule après l’avoir recouvert d’un vernis typiquement 2010 (scènes d’action esthétisées, personnages ambigus sur tous les plans). Mais est-il pour autant le blockbuster annoncé ?

Autant le dire, Atomic Blonde laissera sans doute une part de son public en plan. Malgré un ton définitivement orienté action, son scénario réunissant espions anglais, US, russes et français met du temps à se mettre en place, d’où une première heure assez plan-plan, entre investigations et prises de contacts entrecoupés de scènes d’action un peu molles, mais réjouissantes et très bien réalisées. Le schéma est des plus simples : Lorraine se rend à un endroit. Lorraine casse la gueule d’espions russes/policiers allemands. Lorraine rentre à l’hôtel. On a connu construction plus inspirée, mais force est de reconnaître que l’ensemble tient mieux la route qu’une Trabant.

Au delà de son rythme, son scénario aussi partagera. Certains y verront son côté plutôt bien mené, avec ses espions bien personnfiés et à la loyauté ambivalente. Point de noir ni de blanc, juste du gris. D’autres ne s’en laisseront pas compter par le mystérieux « Satchel », le redoutable agent double (triple, quadruple ?) que tous cherchent à démasquer. Ils n’y verront sans doute qu’une histoire cousue de fil blanc, où les intérêts transparents des grosses huiles se télescopent avec les aspirations d’une population assoiffée de liberté et de paix. Chacun se fera son idée, mais difficile de remettre en cause une construction qui sait malgré tout ménager le suspense.

S’il est aussi clivant qu’a pu l’être le Mur de Berlin, il est notamment un point sur lequel Atomic Blonde saura mettre tout le monde d’accord : son ambiance berlinale 80’s indéniablement réussie. Entre tubes rock-pop emblématiques, punks à crêtes et communistes menaçants, l’agent Broughton et ses rivaux évoluent dans cette Berlin coupée en deux, cafés feutrés et boîtes de nuit clandestines sur une rive du Mur, grisaille et esthétique dépressive « made by Communism » de l’autre. Le soin esthétique apporté à ce film imparfait par Leitch et ses équipes participe indéniablement à son charme vintage.

Charme dont ne manque pas la fameuse « Atomic Blonde », et encore moins son interprète, Charlize Theron, qui irradie littéralement dans ce rôle d’espionne glaciale et badass. Le plus gros bémol qu’on puisse émettre, c’est sans doute l’interprétation un peu légère faite de l’expression « femme fatale », qui consiste apparemment, outre la distribution réglementaire de corrections aux gros bras, à surtout apparaître dans les toilettes les plus aguichantes et se retrouver dans les situations les plus sexy. Une attitude un peu facile, même si on ne peut pas lui retirer qu’elle reste cohérente.

Atomic Blonde ne manque pas de qualités, de son esthétique remarquable à son scénario solide, en passant par la coolitude de son héroïne. Des qualités qui font les grands blockbusters, c’est vrai, mais insuffisantes pour compenser complètement son ouverture un peu poussive. Plus film d’espionnage que pur film d’action, il n’en reste pas moins un excellent divertissement estival. Une très bonne excuse pour faire le mur.

Un article de GBP