À Vif (2017)

Une pièce de Kery James

Mise en scène de Jean-Pierre Baro

avec Kery James et Yannick Landrein

Jusqu’au 1er Octobre 2017

Au Théâtre du Rond-Point (75)

En ce samedi soir de Septembre 2017, la salle Renaud-Barrault du Théâtre du Rond-Point bouillonne avant la représentation. L’ambiance est particulière, atypique. Quelque chose est sur le point de se passer. Où qu’on pose les yeux dans la salle, le tableau est peu commun. Parmi la foultitude des habitués des théâtres nationaux, abonnés ou non, se distinguent des casquettes Adidas et des vestes de jogging. D’autres ont fait l’effort de mettre une chemise noire avec une veste en cuir et une casquette assortie. Le tableau est inhabituel mais foncièrement plaisant. Pour ceux qui, comme nous, rêvent de la démocratisation culturelle, elle prend vie sous nos yeux. C’est aussi que ce qui se prépare sur scène est un combat qui s’adresse aux citoyens dans leur globalité.

Le ring ? La finale d’un concours d’éloquence d’une grande école d’avocat. Le sujet : « L’Etat est-il responsable de la situation des banlieues ? » Les combattants ? A ma gauche, Yann ( Yannick Landrein). Ce fils de bonne famille qui n’a rien connu d’autre que les beaux quartiers défendra l’affirmative. A ma droite, Soulleymane Traoré. Tout droit sorti des quartiers du Val de Marne, il soutiendra que les banlieues sont seules responsables d’elles-même. Tous les arguments y passent et les coups s’enchaînent jusqu’à ce qu’un seul reste. Lequel ?

Kery James est un nouvel arrivant dans le théâtre. Après une belle carrière dans le rap, il porte son geste poétique et engagé sur scène. Sous ses airs de cours philosophique et politique se cache un texte brillant qui ne laisse pas indifférent. Il varie les modes d’énonciation : passant du plaidoyer de l’avocat au dialogue jusqu’au rap et au slam. Il garde le spectateur toujours en alerte car il s’agit ici d’éveiller les consciences.

Son intelligence va jusqu’à inverser les préjugés du public. On pourrait s’attendre à ce que le jeune de banlieue défende la responsabilité de l’état et que son adversaire mette tout sur le dos des habitants de ces ghettos. En renversant les discours, Kery James montre que le monde peut être plus compliqué qu’une simple lutte des classes. Il en appelle alors à l’écoute des arguments de chacun. Il ne met pas l’accent sur l’un des deux plaidoyers : la réalité des faits est probablement au milieu. L’Etat est responsable des banlieues en étant à son origine mais refuse d’en porter le poids. De l’autre côté, tout mettre sur le dos de l’Etat c’est nier une liberté d’émancipation de ceux qui vivent dans ces quartiers. L’ascension sociale n’est pas facile mais elle est possible.

La mise en scène Jean-Pierre Baro ne brille pas par son originalité mais elle est au service du texte. Elle le laisse entendre sans le parasiter. Cependant, l’image immense de la Marianne républicaine qui recouvre le cadre de scène lors du discours final a un effet indéniable sur les spectateurs. Elle les galvanise tandis que le texte évoque une intégration totale des immigrés que la France a fait venir mais qu’elle renie. La république idéale c’est celle qui reconnaît tous ses enfants.

Un bon texte n’est rien sans de bons interprètes. Kery James et Yannick Landrein le servent à merveille. Leur connivence artistique manifeste sert à pousser plus loin l’opposition de leurs personnages. Ils leur donnent une profondeur et une épaisseur que le texte ne fait que survoler. On s’attache à chacun d’eux et ils emportent tour à tour l’adhésion du discours qu’ils défendent. Il n’est pas rare d’entendre dans la salle des acquiescements à certains arguments.

À Vif est un spectacle qui remet les pendules à l’heure dans une époque où les scissions entre les classes se font de plus en plus grande. Il appelle à vivre ensemble. Son public en est la plus grande démonstration : des gens qui n’auraient jamais pu se rencontrer se retrouvent à partager un moment d’émotion et de réflexion. Par la programmation de ce spectacle, le Théâtre du Rond-Point perpétue sa tradition de théâtre engagé et politique. Une claque essentielle !

Un article de Florian Vallaud

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