Histoire de la Violence, un roman d’Édouard Louis

Paru en Janvier 2016 aux éditions du Seuil

Un soir de Noël, le jeune Édouard rentre chez lui après une soirée entre amis. Alors qu’il traverse à pieds la place de la République à Paris, il se fait accoster par Reda, un jeune kabyle, qui lui propose de passer la nuit ensemble. Édouard ne savait pas alors qu’il allait passer la plus longue nuit de sa vie, entre tentative de meurtre, viol et tout le processus qui s’en suit pour gérer et digérer les événements.

Deux ans après En Finir avec Eddy Bellegueule, son premier roman très remarqué, Édouard Louis poursuit son processus d’autofiction avec Histoire de la violence. Alors que le précédent livre traitait de son adolescence difficile dans un petit village du Nord de la France et de la découverte de son homosexualité, il y était surtout question de fuite en avant. Le jeune Eddy voulait fuir son milieu populaire qui ne lui correspondait pas pour atteindre les milieux intellectuels qui l’attiraient davantage. C’est ainsi qu’Eddy est devenu Édouard. Nous le retrouvons donc quelques années plus tard, bien installé à Paris et entouré de nouveaux amis. Il est devenu ce qu’il souhaitait et ne fréquente que très peu son milieu d’origine. Si nous insistons sur cette notion, c’est qu’en bon disciple de Pierre Bourdieu, Edouard Louis s’intéresse beaucoup à l’influence du milieu social sur l’être et notamment sur son niveau de langage qui le définit. Et c’est une des grandes forces du livre que de passer sans transitions d’un langage courant à un langage plus populaire. Il mêle les deux dans des collages habiles qui ne gênent plus la lecture dès lors qu’on a compris son fonctionnement. Pour ce faire, Edouard Louis varie les narrateurs, les points de vues et les lieux dans une construction d’une complexité impressionnante qui force le respect.

L’histoire ne nous est pas racontée dans un ordre chronologique, ni par le même narrateur. Il y a deux porteurs du récit principaux : Edouard qui nous rapporte directement les événements d’un côté, et sa sœur qui raconte à son mari ce qu’il a vécu. Le personnage de la sœur en tant que second narrateur est important en ce qu’il permet de mettre à distance des choses que le personnage principal n’arrive pas à raconter. Elle porte également des jugements sur les agissements de son frère ou de Reda et arrive à des conclusions qui lui sont propres. Si souvent Édouard cherche à trouver des justifications et des excuses à son agresseur pour coller à son milieu consensuel et bien pensant, la sœur est tellement ancrée dans son milieu populaire qu’elle mène des procès d’intention à tout va. L’auteur met en lumière deux courants de pensée opposés mais sans jamais privilégier l’un ou l’autre. En ceci, il a gagné en maturité d’écriture et en finesse par rapport à son premier livre où il a pu lui être reproché un ton méprisant envers le milieu populaire dont il est issu.

Mais comme son titre l’indique fort bien, le sujet principal du roman est la violence. Elle y revêt plusieurs formes. Si la plus évidente semble être l’agression d’Édouard par Reda, l’auteur ne cède pas à la facilité d’un jugement hâtif qui ferait de son agresseur un être de pure violence et qui ne serait motivé que par cela. De fait, comme il le souligne à un moment, la montée de la violence chez le personnage est progressive mais ne suit pas une évolution linéaire. Reda est autant victime de sa colère que peut l’être Edouard. C’est avec ce personnage nuancé que l’auteur réussit ses plus belles pages, nous faisant ressentir tout ce qu’il a pu ressentir à son contact : de l’attirance à la peur. Mais la violence est aussi présente dans les autres personnages qu’Édouard croise au cours de cette nuit de cauchemar. Si elle n’est pas physique, la violence psychologique des comportements de certains policiers ou membres du personnel hospitalier marque tout autant. Et c’est sans compter sur la violence de toutes les idées horribles qui passent par la tête du personnage principal.

Histoire de la violence est sans conteste un très bon roman qu’il est difficile de lâcher une fois qu’on l’a commencé. Nous vous conseillons d’ailleurs de prendre un moment pour le lire d’une traite. Il est assez court mais suffisamment puissant pour que la lecture en continu renforce l’impression de vivre aux côtés du personnage. Si beaucoup de critiques se sont posés la question de reconnaître le vrai du faux dans cette autofiction, il est clair que cela relève uniquement du voyeurisme et que cela n’apporte rien de plus ou de moins à l’œuvre en tant que telle. Nous voyons sous nos yeux un livre intense et beau. Nous voyons la naissance d’un vrai auteur qui a su dépasser ce qui pouvait ressembler à du règlement de compte personnel dans son premier roman et transformer ce qui étaient des défauts en qualités.

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