Cats,  une comédie musicale de Andrew Lloyd Webber

mise en scène Trevor Nunn

jusqu’au 03 Juillet 2016 au Théâtre Mogador ( Paris)

Une fois par an, les Jellicle Cats se réunissent dans une vieille décharge pour une grande célébration. Ils y décident lequel d’entre eux est digne de se réincarner. Se présentent alors les portraits de chacun des candidats qui vont raconter leur histoire sous le regard bienveillant du vieux Deutéronome. Seule la vieille Grizabella, ancienne chatte adulée, semble négligée de tous. Et qui est ce Macavity, ce mystérieux chat, dont tout le monde semble avoir peur ?

Le sujet de la nouvelle comédie musicale produite par Stage Entertainment est posé, et il ne se développera pas plus que cela. Cats, comédie musicale écrite et composée par le britannique Andrew Lloyd Webber, est une série de numéro musicaux destinés à nous présenter différents chats symbolisant autant de caractères. Pas de situations rocambolesques, pas d’évolutions dramatiques. Juste un enchaînement de portraits variés tant dans leurs histoires que dans leurs styles musicaux. Et c’est probablement ce qui divise tant les spectateurs français à propos de la version présentée jusqu’au 3 Juillet 2016 au Théâtre Mogador. C’est à la suite de critiques mitigées dans notre entourage et sur les sites de billetterie que nous avons décidé de rejoindre la fête des Jellicles. Long, sans queue ni tête (ce qui est un comble pour des chats), une musique parfois à la limite de l’inaudible : les arguments se succédaient pour classer cette production dans les plus mauvaises présentées à Mogador. Mais qu’en est-il réellement ? Où peut bien se trouver le point de rupture avec le public ?

Clairement pas du côté de la production ! La qualité est encore une fois au rendez vous à tous les niveaux. Après nous avoir émerveillé depuis 10 ans avec Cabaret, Le Roi Lion, La Belle et la bête ou plus récemment Le Bal des Vampires , Stage Entertainment fait le choix de nous proposer la version revue et corrigée par Webber présentée à Londres en 2014. Les changements y sont minimes et surtout destinés à moderniser l’œuvre. Le Rum Tum Tugger, présenté comme un chat rebelle, passe ainsi de chat rockeur à chat rappeur. De fait, le rock est beaucoup moins rebelle à notre époque qu’il pouvait l’être lorsque l’œuvre fut créée. Les chanteurs-danseurs sont très bons et la mise en scène ménage quelques surprises visuelles qui ravissent l’œil. Tout ici rend service à la beauté poétique qui imprègne la partition. L’équipe créative originale est aux manettes et cela se sent. Andrew Lloyd Webber, le metteur en scène Trevor Nunn et la chorégraphe Gillian Lynne ont fait tout le succès du spectacle à sa création et font preuve de la même exigence pour l’adaptation française de ce hit du West End. De plus, l’adaptation des paroles, encore une fois confiée à Nicolas Nebot et Ludovic-Alexandre Vidal, arrive à convaincre même si elle demeure moins évidente que sur leurs travaux précédents. Il faut dire qu’il est difficile de faire entrer du français sur une musique exigeante et composée pour une autre langue. Surtout qu’ici, la poésie naît de l’harmonie entre les sonorités des paroles et la variété musicale. Nous entrevoyons ici probablement une des raisons du sentiment de déception d’une partie du public. Cependant, c’est un spectacle quasiment parfait qui nous est proposé, et la prestation de Prisca Demarez dans le tube « Memory » (ici devenu « ma vie), toute en subtilité, n’a pas à rougir de la comparaison avec l’originale.

Pour bien saisir tout l’intérêt du spectacle et ce qui en a fait son succès depuis 1981, il faut en comprendre le contexte. Nous sommes à Londres à la toute fin des années 1970 et Andrew Lloyd Webber a déjà quelques beaux succès à son actif, qu’il partage avec le librettiste Tim Rice : Jésus Christ Superstar (1971) et Evita (1976). Mais il a dans la tête une œuvre qu’il aimerait adapter seul. Depuis tout petit, il est attiré par un recueil de poèmes de T.S. Eliot autour des chats : Old Possum’s book of practical cats. L’explication de l’enchaînement de numéros n’est pas à chercher plus loin.

Et si le spectacle est aussi important dans l’histoire des comédies musicales, c’est qu’elle est l’œuvre d’un jeune trentenaire qui décide de questionner son art et de le mettre au goût de son époque. De fait, il n’est pas le premier à créer une histoire avec un fil conducteur aussi fin qu’une suite de portraits de chats. En 1975, les américains Marvin Hamlisch et Edwards Kleban avaient déjà révolutionné leur monde en proposant A Chorus Line. Ils y brossent les portraits de jeunes danseurs et danseuses se présentant à une audition. Un autre compositeur génial émerge de l’autre côté de l’Atlantique et connaît un succès grandissant avec ses thèmes déroutants aux frontières de l’opéra contemporain et ses chants surgissant parfois de la musique comme des cris : Stephen Sondheim dont le Sweeney Todd est présenté en 1979. Dans le même temps, les spectacles de danse contemporaine se développent et connaissent un succès retentissant. Webber va s’inscrire dans ces mouvances, quitte à bousculer un art qui divertit souvent plus qu’il ne fait de propositions artistiques. Il mélange alors toutes ces influences pour présenter un spectacle entièrement chanté et dansé, ce qui n’était jamais arrivé jusque là sur la scène londonienne. Cats est intéressant en ce qu’il propose un bilan de ce qui existait jusqu’alors sur la scène londonienne, avec notamment un sublime numéro de claquettes dans l’acte 1, et des pistes de réflexions pour l’avenir. C’est une œuvre composite : à la fois cabaret et ballet contemporain.

Seulement voilà, pour en saisir toutes les nuances, il faudrait que le public français ait autant d’années d’expérience que les anglo-saxons en terme de comédies musicales. Or, cela fait seulement dix ans que Stage Entertainment et le Théâtre du Châtelet, tentant une approche différente, nous offrent des œuvres de qualité et qui véhiculent cette culture de Broadway. Le paradoxe est là : Cats est peut être trop avant-gardiste pour un public pour qui comédie musicale est synonyme de grands ensembles qui chantent et dansent, apportant avec eux une histoire qui se raconte et des émotions qui vous submergent. Mais c’est une expérience nécessaire que d’aborder d’autres œuvres plus exigeantes que les adaptations de films ou de Disney qui nous ont été présentées jusqu’ici. Ce n’est pas un hasard si la prochaine production à Mogador continue le cycle Webber. En effet, à partir d’Octobre 2016, un sommet de la comédie musicale investira les lieux et réinvestira la ville où son mythe est né de la plume de Théophile Gauthier : Le Fantôme de l’opéra. Si elle est plus facile d’accès que Cats, cette œuvre est née de la même plume 5 ans plus tard et n’aurait pu être aussi aboutie si il n’avait pas travaillé sur les chats avant.

Si l’aspect « expérimental » de l’œuvre peut laisser sur le carreau les amateurs de grandes envolées lyrico-romantiques, nous ne saurions trop vous conseiller de vous laisser tenter et tâcher de profiter au mieux de ces bulles poétiques qui naissent de ces destins de chats. Pour ceux qui ne pourraient pas se rendre à Mogador, ou voudraient prolonger l’expérience en version originale et voir le casting de 1981, le spectacle est toujours disponible en DVD chez Universal. Notez qu’il est très rare qu’un spectacle de Broadway soit filmé et commercialisé. Il n’y a donc plus aucune raison de ne pas rejoindre la fête des Jellicles Cats.

Article rédigé par FV

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