Tel une fusée éclairante jetée au loin attire un T-Rex de cinéma, le succès stratosphérique de Jurassic Park (du livre autant que du film) ne pouvait qu’appeler une suite qui ne tarda pas à arriver. Quasiment quatre ans jour pour jour sortait dans les salles Le Monde perdu, sobrement sous-titré Jurassic Park, sans doute afin de ne pas faire d’ombre à celui d’Irwin Allen, remake de 1960 d’un film sorti en 1925, lui aussi adaptation d’un roman, mais de Sir Arthur Conan Doyle, intitulé justement Le Monde perdu.

Quelque chose a survécu.

Michael Crichton, lui, ne s’est guère posé de question quant à l’utilisation de ce titre. Tombé dans les domaines publics de tous les pays depuis longtemps, Le Monde perdu de Conan Doyle pouvait être utilisé à toutes les sauces par n’importe qui. Mais n’y voyons pas pour autant une facilité de la part de l’auteur. Même si les points communs entre les deux œuvres peuvent paraître anecdotiques au premier abord, il n’en est rien. Comparons.

Dans son roman, Conan Doyle nous relate les aventures de Ned Malone, jeune reporter se joignant à l’intrépide expédition menée par le professeur George Challenger jusqu’à un plateau inexploré de l’Amazonie où, selon ses dires, l’histoire aurait pu s’arrêter voilà 65 millions d’années. Au delà du fait que Conan Doyle et Crichton font appel aux dinosaures pour nous émerveiller de leur prose, on se rend assez vite compte des similitudes, à commencer par l’expédition regroupant sensiblement les mêmes profils. Des savants aux opinions tranchées (Challenger et Summerlee d’un côté, Richard Levine et Ian Malcolm de l’autre) et ainsi que des éléments aptes à protéger le groupe (Lord John Roxton / Eddie Carr), ainsi que divers témoins de cette expédition (Ned Malone / Sarah Harding). Leurs objectifs aussi se rapprochent. Atteindre un point de la planète ignoré de tous et prouver qu’il y existe un écosystème jurassique complet et viable, chez Conan Doyle pour prouver que les dinosaures n’ont pas disparu, chez Crichton que l’œuvre de John Hammond n’a pas périclité. À la lumière de ces éléments, on comprend que Crichton n’a pas choisi son titre par hasard.

Néanmoins, si l’on regarde bien Jurassic Park, peu d’éléments permettent de penser qu’une suite puisse voir le jour. Certes, à la fin du livre, Biosyn, dont l’action est menée par Lewis Dodgson, n’a pas obtenu ce qu’elle convoitait, et la chute du parc ne permet pas de dire ce qu’il advient des secrets d’InGen. Cependant, la solution lysine décrite par le docteur Wu ne laisse que fort peu d’échappatoire aux dinosaures du parc. Génétiquement modifiés pour ne plus pouvoir synthétiser cet acide aminé, leur sort aurait dû être réglé en l’espace d’une demi-journée après l’abandon du parc. Mais comme nous l’avons déjà vu dans la première partie de ce dossier, Crichton était un homme d’une culture scientifique immense et certainement assez difficile à prendre en défaut. Et s’il a choisi de donner une suite à Jurassic Park c’est qu’il savait pouvoir contourner ce qu’il avait avancé en premier lieu. Dans le cas de la lysine, Crichton avance (avec justesse) que les dinosaures survivants (toujours dépendants à cette substance) ont une prédilection pour le soja. Et presto, l’aventure pouvait reprendre, plusieurs années plus tard.

Les Fantômes d’InGen

Comme pour le premier film, Le Monde perdu présente de nombreuses différences avec sa base littéraire. Beaucoup plus même, si on entre véritablement dans les détails. Prenons déjà le temps de décrire l’œuvre de Crichton.

La chute de Jurassic Park et de John Hammond est actée, de même que celle d’InGen, pour qui le parc était un gouffre financier. Ses actifs sont vendus un à un, à l’exception notable de la technologie permettant la création des dinosaures, qui n’était de toute manière pas censée exister. De leur côté, Biosyn et Lewis Dodgson ne digèrent pas cet échec et s’attellent à retrouver les quelques miettes encore existantes. Opération en pure perte s’il n’y avait le jeune paléontologue Richard Levine et sa théorie du Monde Perdu. Cryptozoologue à ses heures, il tente de retrouver des preuves de l’existence de dinosaures ayant survécu à l’extinction, voilà 65 millions d’années. Alors que la plupart de ses recherches ne mènent nulle part, le Costa Rica connaît une recrudescence de spécimens « aberrants » rappelant fortement des dinosaures. Sous couvert d’une épidémie, les cadavres sont systématiquement brûlés, mais la piste remonte jusqu’à une île particulière, Isla Sorna. Levine souhaite monter une expédition et propose au docteur Ian Malcolm de l’accompagner pour valider sa théorie, basiquement la théorie du Chaos appliquée aux extinctions de masse. Persuadé qu’InGen n’a pu laisser de dinosaures en vie, Malcolm rejette l’idée de Levine, laissant ce dernier s’aventurer seul en compagnie d’un guide sur l’île maudite. Mais à mesure que les indices pointent vers InGen et Isla Sorna, Malcolm se rend compte que Levine a raison. Et pire que tout, Dodgson prend lui aussi pied sur Isla Sorna, bien décidé à retrouver les restes des secrets d’InGen.

Pour qui a vu Le Monde perdu, ce bref résumé peut laisser perplexe. Spielberg et son scénariste David Koepp l’ont largement remanié pour coller plus facilement aux entorses qu’ils avaient faites au premier.

Comme pour Jurassic Park, Crichton fait la part belle à la théorie du Chaos si chère à Malcolm, même si son implication reste cette fois plus marginale. En revanche, la théorie du Monde Perdu, d’où il tire si élégamment son nom, se taille le plus gros de l’intrigue. Évidemment, à la lumière de nos technologies actuelles (rappelons que les satellites en orbite les plus performants actuellement sont capables d’offrir une image lisible d’objets grands comme des plaques minéralogiques), cette théorie a largement perdu de sa superbe, et ce même s’il subsiste de nombreux mystères dans notre monde. Les chances de découvrir un écosystème complet comprenant des créatures aussi massives que des dinosaures, sans être parfaitement nulles, tendent largement vers zéro.

Mais n’oublions cependant pas que l’Isla Sorna n’est pas un monde perdu à proprement parler. Elle ne l’est devenue qu’à la faveur d’InGen qui, selon Crichton, y a relâché ses créatures pour éviter la propagation d’une maladie qui faisait des ravages dans ses labos, espérant les récupérer par la suite grâce à des dispositifs de tracking. La chute d’InGen aura coupé court à cette seconde partie du plan.

De plus, Crichton, au travers de cette théorie revisitée et l’incursion de Lewis Dodgson venu piller les nids, nous livre une problématique intéressante. Si Isla Sorna était réellement un monde perdu, les créatures qui l’habitent ne tarderaient pas à se retrouver sur la liste des espèces en voie d’extinction et de ce fait protégées. Mais étant le résultat des expérimentations d’InGen, elle sont soumises à brevet (rappelons-le, d’un point de vue génétique, les dinosaures d’InGen ont été métissés avec tellement d’espèces différentes pour compléter leur patrimoine génétique antédiluvien qu’ils ne peuvent même pas être considérés comme tels). Une question se pose alors : Ces créatures créées de toutes pièces ont-elles des droits ? Et le manque d’empathie ainsi que l’ignorance que nous pourrions avoir à leur égard ne nous pousseraient-ils à leur refuser ces droits ? Comme le dira assez cruellement le neveu de John Hammond dans le film, alors qu’il reprend la place de son oncle tombé en disgrâce au conseil d’administration d’InGen, « Une espèce disparue n’a pas de droit. Nous l’avons créée, elle est à nous, nous avons le brevet. »

Isla Sorna – Site B

Pour les besoins de son film, Spielberg a largement simplifié l’intrigue de Crichton tout en gardant grosso modo le piment qui en fait son piquant. Néanmoins, à force d’effectuer des coupes claires, il finit fatalement par ne plus rester d’arbres. Une comparaison rapide des deux livres est sans appel. Le Monde perdu est à peu près 20 à 30 % plus court que Jurassic Park. Certes, il est également moins généreux en graphiques, mais sans doute les ajustements ont-ils un peu trop raccourci le produit final. Quand Crchton boucle son intrigue sans sortir de l’île, Spielberg se voit obligé de rallonger quelque peu la sauce en intégrant une séquence complètement hallucinante, un T-Rex déchaîné, lâché dans les rues de San Francisco à la recherche de son bébé.

Mais commençons par le commencement. Si Crichton fait table rase d’InGen dès le début, Spielberg choisit, par souci de simplicité, de garder l’entreprise à flot, même si largement mal en point. Exit Lewis Dodgson, de toute façon anecdotique et bouclé dans le premier Jurassic Park, ainsi que Richard Levine dont le rôle déclencheur de l’intrigue sera assuré par deux autres personnages. John Hammond en premier lieu. Les quatre années qui ont suivi la chute de Jurassic Park ont été difficile et on le sent dans le jeu de Richard Attenborough. À présent moulu par l’âge et l’échec et écarté des affaires par le conseil d’administration d’InGen, il souhaite organiser une expédition éthologique sur Isla Sorna en vue d’établir un dossier prouvant qu’elle n’est plus une usine à dinosaures ratée mais un écosystème méritant le respect. Au grand dam de Malcolm, qui refuse tout d’abord d’en faire partie, c’est Sarah Harding, sa petite amie du moment, qu’il a envoyé en avant-garde. Dodgson et ses ambitions s’incarnent sous les traits du neveu d’Hammond, qui préconise la capture brutale et rapide de tous les dinosaures de l’île afin de bâtir un parc plus modeste en plein centre de San Francisco afin de compenser la catastrophe.

À cette fin, InGen dépêche sur Isla Sorna, en parallèle de Ian Malcolm et sa bande, tout un bataillon de mercenaires dévolus à la capture de dinosaures et au pillage. À la suite d’événements malheureux, les deux groupes se retrouvent soudain coupés du monde, sans aucune chance de pouvoir quitter l’île. Le salut viendra des anciennes installations d’InGen et de leurs moyens de communication. Mais alors que les mercenaires d’InGen sont décimés par les T-Rex et les raptors (plutôt discrets dans cet épisode) et que les restes de l’équipe de Malcolm rentrent au bercail, ils assistent impuissants à la capture d’un tyrannosaure, lequel ne tarde pas à se retrouver dans la soute d’un cargo à destination de San Francisco. À la suite d’une fausse manœuvre, la bête parvient à s’échapper et finit par répandre sa rage dans les rues, semant la terreur avant d’être finalement recapturée et ramenée sur son île.

Le film se termine sur le vibrant discours d’un Hammond en repentir, invitant instamment les nations du monde à préserver la paix de ce nouveau Monde Perdu et de ses habitants.

En terme d’intérêt, Le Monde perdu n’atteint pas la profondeur de Jurassic Park. D’abord parce que la redite des dinosaures, bien que visuellement irréprochable, n’est guère plus impressionnante que le premier. Seule la profusion d’animaux de toutes sortes et tailles compense la surprise visuelle du premier (mention spéciale au couple de tyrannosaures hyper-protecteur). Si Spielberg néglige sciemment l’aspect « usine » du Site B (on ne saura clairement ce qui s’y passait que dans l’épisode 3), il nous offre cependant une théorie splendide sur l’intelligence sociale des dinosaures (j’aborderai ce chapitre un peu plus loin dans ce dossier, pour ceux que ça intéresserait).

Quant à la portée écologiste du film, elle aurait pu être éclipsée par le carnage total et aveugle d’un tyrannosaure déchaîné occupé à dévorer chien et gens. Le seul fait qu’il retourne sa rage contre ceux qui (lui semble-t-il) menacent son bébé blessé suffit à provoquer (un peu) l’empathie du spectateur pour cet animal au final plus perturbé par ce changement d’environnement que véritablement animé d’un esprit de vengeance et de destruction. Preuve en est à la fin, lorsqu’il apparaît en famille, au milieu du troupeau des autres animaux, au moins aussi majestueux et bienveillant qu’un Muphasa sur son rocher du lion.

This is the end

Avec Le Monde perdu, Crichton et Spielberg achevaient un diptyque selon deux plans différents mais conduisant à la même finalité. Chez Crichton, la disparition de Dodgson signe la fin des plans de Biosyn et les rares survivants qu’Isla Sorna a laissé partir théorisent la fin de ce monde perdu gangrené par la maladie que les laborantins essayaient de circonscrire. Spielberg choisit une voie légèrement différente, plus optimiste. Il fait de Hammond l’instrument de la chute d’Ingen. Il espère prendre de vitesse le Conseil d’Administration pour faire classer l’île comme réserve biologique avant qu’InGen n’ait le temps de la piller. Mais si la perte de ses hommes sur Isla Sorna est un coup dur, c’est véritablement la cavalcade du T-Rex en plein San Francisco qui achève de discréditer InGen et de précipiter une chute dont on ne peut douter.

Tout aurait pu s’arrêter là, mais nous le savons, il n’en fut rien.

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