Un film de Colin Trevorrow 

Avec Chris Pratt, Omar Sy, Bryce Dallas Howard

20 ans après le retentissant échec du visionnaire John Hammond, Jurassic World est devenu le plus extraordinaire parc d’attractions de la planète. Construit sur les ruines de Jurassic Park, sa réussite est incontestable. Sous la supervision de Claire Dearing, ce parc à maturité craignant une baisse de fréquentation s’apprête à présenter le plus terrifiant spécimen que la Terre ait jamais porté, l’Indominus Rex, hybride monstrueux aux allures de prédateur parfait. Mais lorsque la créature finit par échapper à ses créateurs trop confiants, c’est un véritable massacre qui s’annonce.

De retour sur l’Île des Brumes

Disons-le tout net, le pitch de cette nouvelle (et tant attendue) itération de la saga Jurassic Park ne brille pas par son originalité. Mais ce n’est clairement pas son but, il ne faut pas se leurrer. Jurassic Park a définitivement perdu sa profondeur après Le Monde perdu, lorsque le duo Spielberg et Crichton a cessé d’officier sur la licence, l’écrivain ayant refusé d’écrire une suite à son diptyque Mésozoïco-contemporain. Qu’à cela ne tienne, les auteurs de ce scénario à quatre mains et la production de Universal ont décidé de faire table rase du passé et de repartir sur de nouvelles bases. Fi donc du Monde Perdu et de Jurassic Park III. Fi donc d’Alan Grant, Ian Malcolm et les autres (à part John Hammond abondamment cité). L’Histoire s’est arrêtée il y a plus de 20 ans, après la mort dans l’œuf de Jurassic Park et c’est tout.

Pourquoi pas ? À mes yeux, nous avons affaire à une hérésie comme le cinéma nous en a rarement concocté. Mais admettons.

Sur le papier comme à l’écran, on ne peut pas vraiment bouder ce retour sur une Isla Nublar plus resplendissante, sauvage et dangereuse que jamais, mais aussi bien moins inquiétante et poisseuse. L’intrigue y perd en complexité ce qu’elle gagne en action effrénée. Perte ou profit, à chacun d’en juger. Pour ma part, je trouve la nouvelle intrigue sous-jacente à la chute du parc plus nébuleuse que celle de Jurassic Park premier du nom. Là où le vol des embryons par Dennis Nedry était facile à comprendre même sans avoir lu le livre et trouvait un dénouement clair devant la caméra de Spielberg, les motivations dépeintes par celle de Colin Trevorrow ne semblent pas avoir d’autre but que de poser les jalons d’une suite potentielle, tout en laissant toutes les latitudes aux (prochains ?) auteurs de cette nouvelle saga pour l’imaginer. Et de l’imagination, il leur en faudra.

Fan-servisaurus Rex

Comme tout Jurassic Park qui se respecte, Jurassic World possède de nombreux défauts, scientifiques tout d’abord (nous les aborderons dans le dossier dédié à cette saga) et techniques, dans une moindre mesure fort heureusement. Cependant si on ne devait retenir qu’un seul défaut à ce Jurassic World, ce serait celui de faire preuve de fort peu d’imagination. Sous le prétexte (fallacieux par moment) de rendre hommage au Jurassic Park de Spielberg, le film de Colin Trevorrow multiplie les références, comme autant de côtelettes jetées directement entre les crocs de fans-raptors attendant cette manne depuis 14 ans (votre serviteur parmi les premiers sur la liste). Le tout pour un résultat en demi-teinte.

Certes, on s’amuse de cette profusion de détails, parfois obscurs (Mention spéciale aux deux Jeeps Wrangler n°18 et 29 exhumées par les gamins, qui se trouvent être celles qu’empruntèrent Alan Grant et ses compagnons lors de leur visite sur Isla Nublar), mais partant toujours d’un bon sentiment, et cela quand bien même s’agit-il de meubler un scénario ayant parfois du mal à montrer les crocs. Car si l’Indominus Rex reste la grande star de ce nouvel opus, son récital à de faux-airs de redite.

Jurassic Park nous a habitué à la surenchère, allant jusqu’à introduire l’un des rares prédateurs possiblement plus gros que le tyrannosaure, avec le succès mitigé qu’on lui connaît. Restait alors à inventer pour ce reboot un prédateur encore plus… hé bien, tout. Plus gros, plus féroce, plus vicieux et surtout plus malin. Et tant pis pour la cohérence. Tant mieux pour le spectacle diront les autres (et à dire vrai, je n’ai rien contre l’idée, l’Indominus Rex n’a rien d’un affront, à part peut-être pour la vraisemblance). Jurassic World creuse ainsi lui-même sa mise en abîme à coups de griffes. Tel ce parc qu’il décrit et ses attractions dont le visiteur se lasse, il nous montre des séquences (parfois à peine modifiées) que les trois autres opus nous ont déjà offert (Le T-Rex attiré par les fusées éclairantes, la course au milieu du troupeau d’herbivores, l’attaque des ptéranodons (et consorts), respectivement épisode 1, 2 et 3), au point d’en faire rire jaune certains spectateurs.

Si l’on s’arrêtait là, Jurassic World ne serait guère plus qu’un fan-service. Mais c’est sans compter sur l’Indominus Rex, qui est à Jurassic World ce que Space Mountain fut en son temps à Disneyland : un aimant à public dont la seule présence suffit à insuffler de la vie au sein de ce brouet souvent paresseux.

Un ADN pour les gouverner tous

Indominus Rex est un monstre à bien des égards. Au sens large du terme d’abord. La bête, immense, féroce et maline comme pas deux, est terrifiante. Sa première confrontation avec Chris Pratt est d’ailleurs sans conteste le point d’angoisse culminant du film, ce dernier ne s’en sortant (de justesse) qu’en se montrant plus intelligent que son adversaire. Car c’est là, la force de l’Indominus Rex. Pas sa taille, ni sa férocité, mais son intelligence. Et il est bien dommage qu’elle ne soit pas mieux mise en valeur, car peu de choses le différencient du banal T-Rex par la suite. L’étincelle finit par s’estomper au profit de capacités plus exotiques qui en font un super-dino un peu plus fade.

Car au sens propre, Indominus est un monstre en ceci qu’il n’entre dans aucune case. Il (ou plutôt elle, car c’est une fille) est celui (ou celle, donc) qu’on ne reconnaît pas, une sorte d’étranger indésirable. Un état qu’elle doit à son créateur, le Dr Henri Wu ( joué par BD Wong qui reprend ici le rôle qu’il tenait en 1993, et c’est un bon point), le généticien de génie débauché par John Hammond en son temps et véritable instigateur de la recréation des dinosaures. Ce personnage un peu oublié de la saga (au point qu’on ignorait s’il était parvenu à quitter Jurassic Park dans le premier opus) gagne ici ses lettres de noblesse et une profondeur qui lui faisait défaut, le propulsant certainement au rang de personnage le plus intéressant de cet opus. Le mérite en revient aux scénaristes qui ont fait l’effort d’introduire une intrigue sous-jacente à base d’armes biologiques et de luttes de pouvoirs intestines au sein d’InGen. Un background certes placide et embryonnaire, mais que n’aurait peut-être pas renié Michael Crichton.

Dommage cependant qu’ils brisent cet édifice déjà précaire sur les écueils de la génétique. Car de ce côté-là, je crains qu’il n’y ait encore du chemin à faire. Si oui, il est tout à fait possible d’introduire dans le génome d’un animal ou d’une plante les gènes d’une autre espèce (Le Maïs transgénique et autres OGM, ça vous parle ?), je reste dubitatif quant au fait qu’introduire un gène bien particulier puisse produire des effets que ce gène ne code pas. En l’occurrence, je doute qu’on puisse obtenir un animal ayant les capacités de camouflage d’une seiche en le dotant de gènes censés stabiliser sa croissance, même venant de cet animal (mais que quelqu’un me détrompe si je me fourvoie, toute critique constructive est acceptée).

Accumulant tous les avantages au sein de sa carcasse imposante, l’Indominus Rex part grand gagnant pour se tailler la part du lion à l’affiche de cette production, reléguant ainsi Homo Sapiens au rang de simple punching-ball.

Menu fretin

Mais même si les scores sont clairement en faveur du challenger aux grandes dents, une poignée d’irréductibles s’obstinent à lui disputer le droit d’apparaître à l’écran. Chris Pratt tout d’abord, quasi-caution de ce blockbuster à l’affût de toutes les astuces possibles pour se justifier (et on notera que ça marche), qui n’a aucun mal à donner un peu d’épaisseur à l’archétype du héros taciturne, charmeur et beau mec qu’est Owen Grady, et dont l’histoire se résume qu’à n’être un ancien militaire. Asséné sans relâche, ce background tout aussi bateau n’a l’air d’exister que pour justifier l’opposition permanente qu’il entretient avec Vic Hoskins (Vincent d’Onofrio), lui aussi ancien militaire, plus bas-du-front cependant et âme damnée d’InGen. Difficile également de justifier le fait qu’il joue les dresseurs (un bien grand mot) de raptors, lui qui semble à l’origine être spécialiste des enceintes de confinement. Néanmoins, les nuances apportées par les scénaristes et Pratt suffisent à en faire un personnage crédible, au même titre que son binôme féminin, Bryce Dallas Howard.

Superviseur de Jurassic World, Claire Dearing est un manager on ne peut plus classique, obséquieuse avec son patron, cassante avec ses subalternes et se coltinant une gourde en guise d’assistante. Ah oui, et en tant que business-woman accomplie, la belle n’a ni vie privée, ni enfant. Quoiqu’en y réfléchissant bien… en nous évoquant dès leur première scène commune leur rencard foireux, les auteurs balisent tranquillement une intrigue amoureuse cousue de fil blanc (Ah, et ne gueulez pas au spoiler, bandes de faux-culs ! On est à Hollywood ici, tout le monde sait comment ça finit). Tout juste peut-on souligner la volonté d’atténuer ce poncif qui veut que deux personnes ne se connaissant ni d’Ève ni d’Adam finissent malgré tout ensemble à la fin, juste parce que « l’adversité, ça rapproche ». Pas de quoi crier à la révolution, mais tout de même notable. Pour ce qui est des enfants, production Amblin oblige, on a cru bon de lui en adjoindre une paire en la personne de ses neveux venus passer le week-end à Jurassic World. Pourquoi donc ? Nous l’ignorons, et aucune explication ne sera donnée à part une vague histoire de divorce des parents (Pour ma part je doute qu’un divorce, même d’un commun accord, puisse se régler en l’espace d’un week-end, mais bon…). Les enfants devaient être dans le parc, point. Et ce pour deux raisons principales. La première, c’est d’impliquer émotionnellement Claire et l’obliger à descendre de sa tour d’ivoire pour se rendre sur le terrain. La seconde, hé bien, c’est d’éveiller chez elle le désir de maternité et tout le toutim (Suite logique de la relation amorcée avec Owen). Parce qu’évidemment, une femme d’affaire qui réussit ne peut pas être heureuse si elle n’a pas d’enfant (ou son bonheur est-il juste de moins bonne qualité, ou pire encore n’est-ce qu’une illusion de bonheur. On pourrait épiloguer longtemps et ce n’est pas le sujet). Rien que du très classique (et je pèse ce mot).

Il n’y a d’ailleurs plus grand chose à attendre des enfants dans Jurassic Park depuis le second volet. Zach et Gray Mitchell (Nick Robinson et Ty Simpkins) ne dérogent pas à la règle. Surfant sur la jeunesse actuelle et ses codes, nous avons affaire avec Zach à un ado aux prises avec ses tourments hormonaux et passant son temps à dévisager les nanas quand il n’est pas poursuivi par l’Indominus. Quant à son petit frère Gray, il posséde un savoir encyclopédique sur les dinosaures (Tim Murphy, sort de ce corps !), à croire que la paléontologie est une discipline dans laquelle décrocher un doctorat est à la portée de n’importe quel gosse collectionnant les figurines de dinosaures. Évidemment, l’aîné est une vraie peau de vache avec son cadet au début… Je vous laisse deviner l’évolution de leur relation (marre d’enfoncer des portes ouvertes).

Mais j’entends déjà les esprits chagrins. « Bah, et Omar Sy ? Un acteur français dans un blockbuster d’Hollywood, ce n’est pas si souvent et il n’en parle pas ! Un comble !« .

Deux minutes, j’y viens. Mais que dire ? Tel le Bishop qu’il campait dans X-Men – Days of future past, il accomplit sa tâche sans départir, avec conviction et visiblement ravi d’être là, même si on a du mal à comprendre ce qu’il fait là. Son personnage, intéressant au demeurant, n’a pas eu droit au même traitement que les autres (en même temps, le background des personnages principaux ne les rends pas plus attachants. Néanmoins quelques lignes de dialogues supplémentaires auraient pu le sauver de la transparence). Plat et sans consistance du fait d’un manque d’intérêt flagrant des auteurs pour ce qu’il est (le side-kick de Pratt), Barry (un nom qui ne reflète absolument pas le fait qu’il soit français, ce qui ne laisse pourtant aucun doute) est une sorte de garniture ajoutée à la va-vite sur un plat sorti d’un micro-onde et abandonné au bord de l’assiette. Ce qui ne le rend pas inintéressant pour autant. Plusieurs détails laissent à penser que ce personnage a peut-être beaucoup plus à dire qu’on ne pourrait le croire au premier abord. Les rares scènes où on arrive un tant soit peu à le cerner (quand Owen convole avec Claire et cesse de le garder dans l’ombre), le potentiel insoupçonné de ce personnage s’agite un peu dans son sommeil, laissant entrevoir une personnalité familière du comportement des raptors (il est par exemple le premier à constater qu’ils communiquent avec l’Indominus), une sorte de Alan Grant aux connaissances certes moins encyclopédiques, mais parfois tout aussi pointues.

Évidemment, difficile d’en juger sur la foi de si peu d’informations. Le personnage disparaissant des écrans une bonne demi-heure pour ne réapparaître qu’à la fin (« Ouf, il s’en est sorti »).

Étrange film cependant où les seconds rôles semblent plus profonds que les premiers.

Indominus smash !

En réalisant le second meilleur démarrage de l’année derrière Avengers 2, Jurassic World affiche un succès insolent. Son budget mirifique a été remboursé en l’espace de deux jours d’exploitation, ce qui en fait certainement l’un, sinon Le Blockbuster de l’été. Et même s’il massacre allègrement l’œuvre originale (enfin, le livre surtout) qu’il repompe sans vergogne, on ne peut pas lui refuser cette couronne. Comparé à un Avengers 2 fleurant bon la tarte aux pommes de Grand Maman (Délicieuse, mais sans surprise, et elle vous la ressert à chaque fois que vous lui rendez visite), Jurassic World prend au moins l’initiative de faire relever la tête à une licence disparue en nous laissant un arrière-goût assez amer. Seul bémol, sa fin, trop ouverte pour ne pas appeler une suite. Reste à espérer qu’elle ne cédera pas aux sirènes de la facilité et de la surenchère. Car je doute que les fans pardonnent un Monde Perdu 2, avec pour seul intérêt de voir deux Indominus Rex pour le prix d’un. Mais si les fans commandaient, une suite de cet acabit n’aurait sans doute pas mis 14 ans à trouver le chemin des salles obscures.

Article rédigé par GBP

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