Voici venu le temps de faire le bilan ! ( air d’un générique d’émission pour enfants). Après 10 semaines de diffusion, la série phare de HBO, Game of Thrones, vient de clore sa cinquième saison avec un épisode suivis par près de 8,11 millions de téléspectateurs, battant ainsi le record d’audience de la série depuis son démarrage. Comme tous les ans, cette saison a été jalonnée de divers incidents ( la fuite des 4 premiers épisodes ainsi que d’éléments du final), polémiques et émois. Dans une histoire où rien n’est jamais certain et où tout le monde est menacé de mort, nous n’en attendions pas moins.

Les promesses et les effets d’annonce en amont ont été légion : bandes annonces épiques, affiches annonçant une rencontre entre Tyrion et Daenerys, Nikolaj Coster-Waldau ( interprète de Jaime Lannister) dévoilant sur le plateau de Jimmy Fallon que toute l’intrigue le concernant n’était pas issue de l’œuvre originale… La plus grosse information qu’il fallait retenir dans toute cette communication était que la série prendrait fin avec la saison 7, soit avant que Georges R.R. Martin ait lui même fini d’écrire ses livres. Pour atteindre ce but, il s’est résolu à dévoiler la fin de son histoire aux scénaristes afin que ceux-ci sachent dans quel sens aller. Nous verrons que cet ultimatum qui fixe la fin de l’histoire dans seulement 20 épisodes pose un problème non négligeable quant aux 10 que nous venons de voir.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble essentiel de rappeler que nous ne parlerons ici que de la série. Non pas pour nier l’existence des romans ni leur importance, mais parce qu’une adaptation se juge en tant qu’œuvre à part et non pa r rapport à son matériau de départ. Le spectateur est sensé pouvoir comprendre et appréhender l’univers qui lui est présenté sans avoir à lire des milliers de pages au préalable. En revanche je ne saurais trop vous conseiller de vous pencher sur les livres tant nous avons affaire à un objet littéraire d’une rare qualité. Il est maintenant temps de dresser un bilan rapide de cette saison et de voir dans quelle mesure elle répond à tout ce que nous venons d’évoquer.

Une saison dominée par la religion et l’extrémisme

Si les saisons précédentes étaient orientées sur les intrigues politiques et meurtrières des nombreuses familles qui convoitent le trône de fer, cette saison voit l’émergence de deux principales formes d’extrémisme qui prennent leurs sources dans une société en perte de repères.

D’un côté, nous avons le Grand Moineau à King’s Landing, justement interprété par Jonathan Pryce, qui voit son nombre de fidèles s’agrandir de jour en jour dans les masses populaires de la ville. Il compte bien faire justice et rétablir la morale dans une ville où ne règnent que la luxure, l’inceste, le meurtre et la sodomie ( pour ne citer que les loisirs les plus sympas). Alors que le jeune roi Tommen Baratheon ne voit rien de cette tendance tant il est occupé à besogner sa nouvelle femme, Margaery Tyrell, ainsi qu’à gérer la guerre froide entre elle et Cersei. Cette dernière y voyant d’ailleurs une occasion en or de se débarrasser des Tyrrel qui commencent gentiment à la gonfler. Après tout, Loras est reconnu comme sodomite depuis bien longtemps et il court des rumeurs pas très jolies sur Margeary, alors pourquoi ne pas lâcher les chiens de la religion à leurs fesses et attendre tranquillement qu’il se fassent mordre ? Et c’est ce qui arrive, puisque les deux se font enfermer en attente d’un jugement. Cette intrigue est étrangement actuelle tant elle fait écho à la résurgence dans notre monde de la puissance des leaders religieux et de leurs idées d’un autre temps. Alors que Ser Loras, dans une scène du premier épisode, pense être tout à fait accepté et pouvoir vivre son homosexualité sans qu’on ne le blâme, il est vite rattrapé par la réalité d’un monde qui le considère encore à mots couverts comme déviant.

Le groupuscule des Fils de la Harpie forme l’autre extrémisme prenant de l’importance à Meereen. Même s’il semble descendre d’un ordre beaucoup plus ancien, il réapparaît en réaction à la décision de Daenerys d’abolir d’esclavage dans la cité. Dès lors, ses membres n’auront de cesse que de tuer à visage couvert et d’attenter à la vie de la Mère des dragons. Nous leur devons d’ailleurs l’une des plus belles scènes de la saison dans les arènes de Meereen à l’épisode 9 qui conclut la déchéance sociale de Daenerys.

Dans les deux cas, les conséquences des mouvements perpétuels et des crises politiques introduits dans les saisons précédentes se voient concrétisées dans ces deux formes extrêmes, l’une sociale et l’autre religieuse. Mais n’est-ce pas finalement un miroir du monde réel ? Au cours de l’histoire, n’avons nous jamais vu en période de crise le peuple se replier sur des valeurs religieuses et archaïques ? En ce sens, cette saison est assez réussie dans l’image qu’elle donne de notre réalité. Cependant, on ne peut pas crier à la réussite pour ce qui est de l’évolution des personnages et des intrigues.

Une saison de transition…encore !

On ne va pas se mentir, Game Of Thrones a toujours été une série qui prenait son temps pour faire évoluer ses intrigues, préférant l’ambiance feutrée et la subtilité des intrigues de couloirs aux gros effets qu’elle reléguait en guise de feux d’artifices finaux. Mais là, nous avons atteint des sommets d’immobilisme sur le développement des personnages comme rarement auparavant. Seuls deux personnages suivent une vraie évolution durant la saison, les autres sont en roues libres. Et ceci sans compter sur les personnages qui disparaissent totalement tel Brann que nous avions laissé volant tel un oiseau ( espérons qu’il ne se soit pas pris une montagne). Un des showrunners a expliqué cette absence par le fait qu’ils avaient atteint avec lui le bout de l’histoire qui était racontée dans les livres et qu’ils ne voulaient donc pas qu’il ait trop d’avance sur les autres.

Était-ce aussi le cas de Jaime Lannister, qui s’est vu affublé d’une intrigue dans laquelle les scénaristes semblaient peu investis ? Si le fait d’aller tirer sa fille des griffes des dorniens avant qu’ils ne vengent sur elle la mort de leur cher Oberyn pouvait être une bonne occasion de traiter la fibre paternelle de Jaime, il n’en est rien. Et le tout semble être une petite ballade de santé pour le personnage qui va prendre le soleil à Dorne pour en revenir avec sa fille et son nouveau beau-fils sous le bras aussi facilement qu’il y est entré. Seul le retournement final de cette intrigue justifie cette histoire car il augure d’une future vengeance des Lannister envers Dorne (du moins, si il sont un peu susceptibles). Mais 10 heures d’épisodes pour en arriver là, c’est tout de même beaucoup.

Même constat pour Cersei, Arya et Tyrion qui sont les trois déceptions de la saison. Cersei reste cantonnée dans son rôle de méchante intrigante et sa rencontre avec le Grand Moineau n’est qu’un moyen de plus pour arriver à ses fins. On aurait pu espérer une confrontation entre ses valeurs à elles et celles de la religion. Mais quand son plan machiavélique contre les Tyrell se retourne finalement contre elle (et oui, elle n’est pas toute blanche la colombe !), on peut aisément imaginer que la saison prochaine le personnage n’en sera qu’encore plus énervé et vindicatif. Bref, rien de nouveau sous le soleil. Quant à Arya, comme prévu elle arrive à Braavos pour y suivre son entraînement auprès des « sans-visage », espérant utiliser leurs techniques afin de réduire sa Hit List. Durant dix épisodes, elle lave le sol, fait les tâches ménagères et vends des huîtres, sans comprendre que devenir personne pour pouvoir être tout le monde exige de laisser de côté son identité. Cette intrigue n’avance pas, Arya en est au même point du début à la fin de la saison. Tyrion n’est cependant pas mieux servi. Il lui faut toute la saison pour accomplir le voyage jusqu’à Daenerys et se faire admettre dans son entourage. Plus de la moitié de l’histoire est consacrée à son périple qui ne rencontre aucun obstacle, ou plutôt chacun des obstacles s’avère ne pas en être un, se contentant de le rapprocher un peu plus de son but. C’est une saison croisière pour Peter Dinklage.

Les cas de Stannis et Sansa sont en revanche assez intéressants car ce sont sur leurs intrigues que ce sont cristallisées les deux polémiques de la saison. Autour de Sansa tout d’abord qui se trouve refilée par Littlefinger à Ramsay Bolton comme une vulgaire prostituée afin d’asseoir son autorité sur l’ancien fief des Stark. Lors de leur nuit de noces, Ramsay « viole » Sansa. Cette scène a fait hurler les téléspectateurs. Mais pourquoi ? Hormis le fait que ce soit à la gentille Sansa que cela arrive (et reconnaissons-le, elle a une vie pourrie), ce n’est pas le premier viol auquel on assiste dans la série. D’autre part, Ramsay est défini dès le départ comme un personnage tordu et volontiers violent quand il n’a pas ce qu’il veut. Les scénaristes n’auraient pas été logiques en nous épargnant cette scène qui semble couler de source. Et même si parfois ce monde rappelle le nôtre, il ne faut pas perdre à l’esprit que c’est un monde beaucoup plus sombre et médiéval dans ses codes de valeur. Il faut juger l’action dans la cohérence du monde dans lequel elle se situe et non dans lequel nous sommes. C’est sain que les gens soient choqués par un viol mais il ne faut pas lyncher les scénaristes parce qu’ils ont écrit cette scène. Ce qui aurait été beaucoup plus choquant, c’est que Ramsay soit un amant modèle. Et le problème est le même pour la polémique autour de Stannis. Il s’apprête à fondre sur Winterfell avec son armée pour reprendre le Nord mais l’hiver (qui a mis 5 ans à arriver) le freine. Quand il fait froid et qu’on a rien de mieux à faire, quoi de mieux qu’un barbecue propose Mélisandre ? Et tant qu’à faire un barbecue humain où on brûle la fille de Stannis comme offrande aux dieux pour qu’ils libèrent la voie. Ici ce qui a choqué c’est qu’on brûle une petite fille mais le problème est le même que pour Sansa. En revanche la scène est gênante pour une raison d’utilité. Comme la fille de Stannis ne nous a été présentée que peu de temps auparavant, il n’y a aucun facteur d’attachement. Donc on brûle juste une petite fille, pour l’image choquante que cela véhicule et là c’est plus gênant.

Les deux vrais points forts de cette saison sont Jon Snow et Daenerys dont les intrigues jouent aux montagnes russes jusqu’au dernier épisode qui les clôture de façon magistrale. De son côté, Jon Snow est toujours au Mur et milite pour que les « sauvages » soient rapatriés de l’autre côté afin qu’ils ne soient pas décimés par des Marcheurs Blancs de plus en plus présents. Si son idée ne fait pas l’unanimité auprès de ses camarades, sa nomination au titre de Lord Commandeur de la Garde de Nuit lui permet d’imposer son avis. Passé de l’autre côté du Mur, il affronte pour la première fois les Marcheurs et en ressort victorieux. Sa mission réussie, il rentre tout content au Mur où l’attend une très mauvaise surprise qui le laissera sans le souffle. De son côté Daenerys commence la saison sous de meilleurs auspices puisqu’elle est reine de Meereen, mais l’arrivée des Fils de la Harpie vont faire s’effriter tout son petit monde. De plus, deux de ses trois dragons qu’elle avait enfermé dans la saison précédente sont un peu rancuniers et en veulent à leur mère. Quant au troisième, il a tout simplement disparu dans la nature. Et elle va en subir des épreuves au cours de cette saison jusqu’à cette scène fabuleuse dans l’arène de Meereen où elle se retrouve encerclée par ses adversaires prêts à la tuer. Elle ne doit son salut qu’à un bon vieux Deus Ex Machina. Mais c’est sans royaume et au milieu de nulle part qu’elle se retrouve en fin de saison. Depuis la saison 1, elle n’avait fait que monter socialement et s’approcher un peu plus du but qu’elle s’était fixée : reconquérir le trône familial. En une saison tout s’est effondré et elle se retrouve au même stade qu’au démarrage de l’histoire, la naïveté en moins. Les deux personnages ont pensé se hisser, non sans mal, en haut de la chaîne alimentaire pour finalement se retrouver en bas par de mauvais choix et surtout des forces plus puissantes qu’eux. Et c’est ce qui en fait les personnages intéressants de la saison. Les autres ne sont à aucun moment mis en danger dans leurs positions ( à part Cersei mais l’épisode final s’empresse de renverser la vapeur). Jon Sow et Daenerys prennent tous les événements comme une bourrasque qui les met à terre.

En résumé, cette saison n’était pas si passionnante que cela. On pourrait me rétorquer que c’est une saison de transition mais c’était le même argument sur les précédentes. C’est assez paradoxal parce que les épisodes en eux-mêmes sont plutôt bien rythmés et sont loin d’être ennuyeux. Mais c’est l’arc global de la saison qui pèche. En ne proposant pas à leurs personnages de grosses avancées, de gros choix, les scénaristes perdent en puissance. Ce qui est inquiétant pour la suite c’est qu’il ne leur reste que 20 heures pour régler toutes les intrigues en suspens ET la menace des Marcheurs blancs. Ce n’est rien ! C’est l’équivalent d’une saison d’une série classique. Il ne va plus falloir perdre de temps et chaque épisode des deux prochaines saisons devra être une avancée vers le final de la série. Le seul risque, c’est qu’il faille utiliser de grosses ficelles et perdre en finesse, ce que les scénaristes ont déjà amorcé cette saison. Cependant, ne boudons pas notre plaisir, nous attendons avec grande impatience 2016 pour retrouver un show qui reste en haut du panier des séries de qualité.

Article Rédigé par FV

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