Science sans conscience…

On a souvent reproché à Jurassic Park d’être inexact d’un point de vue scientifique. À ces détracteurs je suis forcé de répondre que oui, mais comme dans beaucoup de cas, il est nécessaire de nuancer les choses. Si bien des informations avancées par Michael Crichton, et par extension reprises par Spielberg, sont au mieux tendancieuses, au pire fausses, il convient quand même de les replacer dans leur contexte.

La paléontologie est un parent pauvre des disciplines scientifiques, de celles qui n’ambitionnent d’apporter à l’humanité qu’une seule chose : de la culture à l’état brut, sur une époque remontant à si loin dans l’histoire de notre planète qu’il n’y a pour ainsi dire rien à en apprendre qui puisse trouver une application concrète. L’industrie et les états n’ont que peu d’intérêt à vouloir la financer. À tort ou à raison, là n’est pas la question. Apparue au cours du XIXème siècle, ce qui en fait une discipline plutôt jeune, la paléontologie a connu son âge d’or au cours des années 1870 lors de la découvertes simultanées de nombreux gisements de fossiles aux USA. L’étude des dinosaures a cependant connu un engouement aussi rapide que fugace, la plupart des théoriciens de l’époque considérant les animaux qu’ils découvraient comme de stupides lézards finalement de fort peu d’intérêt, reléguant quasiment la discipline au rang d’extension de freak-show. Jusque dans les années 1970, l’étude des dinosaures stagne avant qu’une nouvelle génération de paléontologues n’entreprenne de remettre à plat la discipline et de lui rendre ses lettres de noblesse. Parmi les nombreuses découvertes et théories mises au jour, un modèle de la phylogénie dinosaurienne (clivage Saurichien/Ornithischien), la correction des erreurs anatomiques de leurs prédécesseurs et l’acceptation que ces « terribles lézards » n’avaient au final que fort peu de points communs avec les reptiles.

Si Crichton se base, à raison, sur les dernières découvertes à sa disposition, la trilogie Jurassic Park est malheureusement sortie à une époque où le regain d’intérêt pour la paléontologie en a fait la cible de tous ceux prompts à décocher leurs flèches sur les ambulances. Non, Jurassic Park n’est pas exact scientifiquement parlant, cependant, en regard des connaissances à la disposition de Crichton, il est indéniable que le livre est tout à fait cohérent, au même titre que le film.

Le seul reproche valable qu’on puisse faire à Jurassic Park d’un point de vue scientifique ne concerne que les vélociraptors. Tout le monde où presque connaît cette controverse qui veut que les fameux « raptors » de Spielberg n’en soient pas vraiment. En effet, le vélociraptor est une espèce de dinosaure connue de longue date et dont l’identité n’a jamais été sujette à controverse. De taille plutôt ridicule en comparaison de l’image que l’on se fait de la plupart des dinosaures (guère plus gros qu’un cygne), le vélociraptor présente une morphologie proche de celle qu’on voit dans le film. Il est vraisemblable que ce dinosaure chassait plutôt des lézards et des petits mammifères. Les créatures représentées par Spielberg sont semble-t-il plus proche du déinonychus, même s’ils sont représentés volontairement plus grands afin de paraître plus impressionnants. Mais si je choisis de revenir sur cette controverse bien connue, c’est afin de dédouaner en partie Spielberg. Car s’il s’est bel et bien fourvoyé en désignant ces créatures comme des vélociraptors, c’est aussi parce que Crichton s’est lui-même trompé (de bonne foi ou non, c’est difficile à dire) en désignant ces dinosaures d’environ 1m80 comme des vélociraptors. N’ayant jamais eu la prétention de faire un film exact, mais plutôt de coller au mieux à la trame de sa référence tout en racontant son histoire, Spielberg a vraisemblablement suivi les indications de Crichton. À moins de posséder quelques connaissances en la matière, il n’y avait aucune raison valable de le remettre en question.

Un film qui marque le pas

Jurassic Park est un film pétri d’erreurs et de faux-pas, d’un point de vue scientifique. Les dilophosaures (vous savez, ce petit raptor à double crête et à collerette qui glousse avant de dévorer Dennis Nedry) n’ont jamais été venimeux (ou du moins, n’a-t-on jamais pu prouver le bien fondé de cette théorie) et leur gabarit s’apparentait plutôt à celui d’un petit allosaure. Le tyrannosaure n’était probablement pas aussi facile à tromper que le Dr Grant l’avance. Certes, les mouvements brusques devaient vraisemblablement trahir ses proies, mais qui ne s’enfuirait pas de terreur devant un tel monstre. De là à penser qu’entamer une partie de 1,2,3 Soleil puisse vous sauver la vie, il ne faut peut-être pas pousser. Tout juste peut-on avancer qu’un tyrannosaure, dont les besoins en nourriture doivent s’élever à plusieurs centaines de kilogrammes de viande par jour, pourrait éventuellement peser le pour et le contre avant d’entamer une chasse effrénée pour un simple amuse-gueule.

Soit. Spielberg n’a pas été très rigoureux avec la paléontologie. Néanmoins, on ne peut pas dire qu’il ait aussi été rigoureux en réalisant E.T. Franchement, qui pourrait croire qu’une bande de petits aliens nudistes, aux bras malingres de surcroît, et incapables de se sortir d’une simple baignoire puissent construire un vaisseau spatial capable de surclasser la sacro-sainte vitesse de la lumière ? À mes yeux, c’est au moins aussi ridicule qu’un tyrannosaure incapable de discerner une proie qui ne bouge pas.

La véritable question est plutôt était-ce le but de Spielberg que de livrer un film rigoureusement exact ? Et clairement, on ne peut que répondre non. L’ambition de Spielberg était avant tout d’offrir un spectacle crédible. Pour ce faire, et comme l’a fait son comparse George Lucas une décennie auparavant, il n’a pas hésité à faire appel à des techniques de pointe, et pour certaines inédites, afin de donner naissance aux créatures de ses rêves, remisant définitivement au rang de curiosité la technique du stop-motion qui faisait la loi jusque là. Pour la première fois, un objet créé par ordinateur se montrait crédible à l’écran. Personne ne pouvait douter de la crédibilité du colossal T-Rex brisant son enclos, ni ne pouvait entendre son cri de triomphe sans sentir un petit frisson dans sa nuque.

La bête paraissait vivante et rares ont été les suiveurs de Spielberg, qui surfèrent sur la vague dinosaure, qui soient parvenus à un tel degré de crédibilité. Il aura fallu attendre 2003 pour que la BBC nous livre la splendide série documentaire Walking with dinosaurs pour obtenir un résultat comparable, soit 10 ans après.

Visiter Isla Nublar et mourir… ou pas

De tous les films de Spielberg, Jurassic Park est clairement mon préféré (en fait de tous les films que j’aie vu, il reste mon préféré), mais est-ce pour autant le meilleur ? Si on veut vraiment être objectif, il n’atteint clairement pas les sommets de symbolisme et de mise en scène d’un E.T. ou d’un Indiana Jones et la dernière croisade. Malgré ses erreurs manifestes, il reste néanmoins un divertissement d’une indéniable qualité, rempli de répliques à la fois drôles et pleines de sens, et aux effets spéciaux aussi frais qu’au premier jour.

Et lorsque l’hélicoptère emportant les survivants de l’enfer d’Isla Nublar s’éloigne vers les cieux crépusculaires, glissant paisiblement sur la douce mélodie composée par John Williams, un léger pincement devrait vous saisir au cœur. Comme un doute. Car au fond de vous, vous savez que quelque chose a survécu.

( A suivre)

article rédigé par GBP

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