Aujourd’hui, The Bright side of Art inaugure une nouvelle facette dans le paysage déjà très hétéroclite des sujets qu’il compte aborder au fil du temps. Après son premier éditorial et sa première critique, voici venu le temps de son premier dossier, et c’est à votre serviteur qu’il incombe de le rédiger.

Et quel dossier… Si l’éditorial et les critiques devaient être les premières dents de notre bébé (si vous me pardonnez cette métaphore facile), alors ce dossier est censé faire surgir de la frêle et délicate mâchoire de ce nouveau-né tout un râtelier de crocs aiguisés à faire pâlir d’envie un tyrannosaure. Plongeons-nous sans plus attendre dans le bassin aux mosasaures, et pour paraphraser John Hammond, « Bienvenue à Jurassic Park ».

Jurassic Park (1993)

Des sauriens et des hommes

Ah, Jurassic Park… Voilà bien un titre qui résonne en moi, me ramenant à une époque où savoir programmer l’horloge d’un magnétoscope faisait de vous l’équivalent d’un ingénieur et où il suffisait de mettre un CD ou une cartouche dans une console pour pouvoir jouer à un jeu-vidéo, sans passer ¾ d’heure à l’installer (Si, si, je vous assure). Bref une époque plus simple (Oui, je suis un vieux con, admettons).

Donc à cette époque, où je m’ébattais encore sur la moquette du salon en faisant s’entretuer gaiement une bande de pirates squelettes et des policiers en Légo au milieu d’une ville fleurie (hé oui, il fallait aussi inventer ces propres histoires, les coffrets Star Wars et Lord of the Rings n’étant apparus que plus tard), un de mes oncles avait tendu à mon intention la VHS d’un film enregistré sur la première chaîne à péage de France et ornée par la page du programme TV où s’étalait en grand la photo d’un brachiosaure. Sur sa tranche, un titre évocateur : Jurassic Park. Et là, en moins de temps qu’il n’en faut pour pour dire hétérodontosaurus, ma mère avait ôté de mes mains avides (ça va te faire peur…) un trésor que j’avais attendu toute ma vie. Un film avec des dinosaures dedans. Car oui, comme énormément de petits garçons, j’ai été passionné par ces « terribles reptiles » (par contre, comme fort peu de grands garçons, cette passion ne m’est jamais réellement passée).

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le cinéma n’a jamais réellement été tendres avec eux (ni aucun autre média non plus d’ailleurs, nous y reviendrons). À part La Vallée de Gwangi, un obscur western de 1969 où une bande de cow-boys capturent un tyrannosaure odieusement mal foutu tant d’un point de vue anatomique que cinématographique (oui, j’adore Wallace et Gromit mais non, le stop-motion n’aurait jamais dû sortir du carcan de l’animation) et des adaptations hasardeuses du Monde Perdu de Sir Arthur Conan Doyle, il faut bien dire que le dinosaure n’a que rarement eu les honneurs du cinéma (et ce ne sont pas les horribles Age of dinosaurs et Jurassic Attack qui viendront m’affirmer le contraire). Et quand il les a, à peu près, il reste cantonné à des seconds rôles (King Kong ou Voyage au centre de la Terre), un état où, il faut bien l’admettre, il faisait plutôt illusion. Comme le zombie, le dinosaure n’est souvent qu’une ombre du cinéma, un prétexte. Soit il offre platement un peu de sensationnalisme à peu de frais, soit il sert un propos plus vaste.

Crichton l’avait rêvé, Spielberg l’a fait

Commençons par le commencement. À l’origine de Jurassic Park, il y a avant tout Michael Crichton (1942 – 2008). Diplômé de médecine à Harvard en 1969 (où il payait vraisemblablement ses études en publiant des romans), Crichton (à qui l’on doit entre autres la série Urgences) a pendant près de 40 ans abreuvé les étals des librairies de best-sellers considérés par beaucoup comme des romans de gare. Jurassic Park est l’un d’entre eux. Mais si Crichton n’a jamais eu les prétentions d’un Victor Hugo, il n’en demeurait pas moins unique en son genre. Le style Crichton est simple, sans chichi, voire sans élégance particulière, mais rigoureusement documenté. Qu’il s’attaque aux dérives de la génétique (Jurassic Park ou Next), au réchauffement climatique (État d’urgence) ou au voyage temporel (Prisonniers du Temps), Crichton se documente, analyse, compile, pour finalement plonger son lecteur au plus près de la situation qu’il décrit, au point parfois de noyer son lecteur sous un flot de culture scientifique. Un livre de Crichton se vit souvent comme un magistral cours de science de faculté. On sent l’indéniable intérêt que l’auteur a pour son sujet, mais on se rend assez vite compte que la forme sous laquelle cette connaissance nous est livrée se révèle parfois indigeste et pataude.

Jurassic Park n’échappe pas à ce style reconnaissable. Pétri de théories et de concepts parfois abscons pour le profane, ses pages nous distillent bon nombre de graphiques, de chromatographes et de fractales, des documents devenant de réels éléments de narration pour peu qu’on parvienne à les comprendre un tant soit peu. Ainsi, les différentes fractales présentées par Crichton à travers Ian Malcolm illustrent de manière claire que le chaos qui agite le parc ne pourra aller qu’en grandissant, jusqu’à un point de non-retour où reprendre le contrôle sur lui sera impossible. En cela, Jurassic Park est un essai sur la résonance du chaos autant qu’un thriller de haute volée qui nous plonge dans les méandres de la concurrence acharnée que se livrent International Genetics (InGen, société de Jon Hammond, qui prendra de l’importance dans le second opus) et Biosyn (sa concurrente désireuse de s’emparer de ses précieux secrets). Une intrigue biotechnologique réduite à son plus strict minimum par Spielberg, lequel s’en serait sans doute volontiers débarrassé si Dennis Nedry, la taupe de Biosyn, n’était pas l’indispensable rouage de la chute du « Parc Jurassique » imaginée par Crichton.

De l’autre côté de la clôture électrifiée

Avant même que les presses ne commencent à en imprimer le premier exemplaire, Jurassic Park attise déjà les convoitises d’Hollywood. C’est finalement Universal qui prend l’initiative d’investir dans les droits cinématographiques de Jurassic Park avant sa publication, capitalisant sur les précédents succès de Crichton, mais attendra plus de 2 ans avant de transformer l’essai. Confié à Spielberg, le projet (accepté en échange du financement de La Liste de Schindler) mettra la pédale douce sur le technothriller pour se centrer sur John Hammond et sa chute en tant que créateur, tout en respectant peu ou prou l’histoire développée par Crichton.

Les modifications apportées par Spielberg se trouvent moins dans le scénario (certes adapté pour coller au mieux au format cinéma) que dans l’utilisation qu’il fait des personnages. Si l’on se penche sur le cas de John Hammond, on remarque que son côté papa-gâteau a été exacerbé pour les besoins de ce film étrangement plus intime qu’on pourrait le penser. De par son attitude de créateur parti de rien ou si peu, et sa volonté d’offrir au monde le spectacle merveilleux de ses créations, Spielberg pose clairement Hammond comme son alter-ego, sans pour autant expliquer le chemin qu’a dû emprunter le petit immigrant écossais pour partir d’un cirque de puces et gagner le sommet d’une des plus grandes entreprises de bio-ingénierie (un écueil que Crichton a évité en passant sous silence l’ascension de John Hammond). Ne boudons cependant pas notre plaisir devant l’interprétation sans faille du regretté Richard Attenborough qui nous campe un personnage tout en nuances, à la fois exigeant et paternel, rigoureux avec ses collaborateurs et pourtant presque infantile lorsqu’il regarde sa création.

Hammond n’est cependant pas le seul à avoir connu des ajustements en passant du livre à l’écran. Ses petits enfants, Alexis « Lex » et Tim Murphy ont également été modifiés. Alors que Tim est l’aîné dans le roman, cette situation est inversée dans le film, sans doute par souci d’équilibre entre les deux personnages. Là où Lex et sa balle de baseball n’apportaient qu’un intérêt relatif dans le roman, passer de la cadette à l’aînée en acquérant les compétences informatiques de son frère lui donne une réelle profondeur. Certes, cela ne fait qu’établir un équilibre binaire un peu artificiel. Lex devenant une fille pragmatique, enfermée à longueur de journée devant son ordinateur, s’opposant ainsi à Tim, qui perd son côté « je-sais-tout » au profit d’un tempérament rêveur et habitué au grand air. On ne peut cependant pas reprocher à Ariana Richards et Joseph Mazzello de tenir leur rôle avec brio.

Cependant, ces changements sont fort peu de choses à côté de ceux subis par le personnage principal de cette épopée en territoire hostile. Le Dr Alan Grant de Crichton se révèle en effet passablement éloigné de celui dépeint par Spielberg. Originellement inspiré par le paléontologue Jack Horner à qui il doit sa barbe, son côté méticuleux et son caractère enjoué, Grant par Spielberg prend des faux-airs d’Indiana Jones, à qui il emprunte son chapeau de cuir mou et son caractère bourru. Mais si adapter le physique d’un personnage afin de le faire coller aux impératifs de la production cinématographique est compréhensible, Grant développe dans le film deux traits aux antipodes de la vision de Crichton. D’abord une aversion pour les enfants, ce qui rend l’excursion forcée en compagnie de Lex et Tim que plus cocasse, alors que le Grant du roman se révèle au contraire très prévenant envers eux, et toujours prêt à leur accorder du temps. Vraisemblablement pour contrebalancer le caractère donné à John Hammond. Ensuite, que dire de cette apparente lassitude envers son métier qui l’habite d’un bout à l’autre du film, et que seule la présence de sa collègue, le professeur Ellie Satler, semble atténuer. Satler se révèle par ailleurs l’unique moteur de Grant au cours du film, provoquant successivement les situations qui le feront progressivement évoluer (comme les dinosaures qu’il soupçonne avoir évolué vers les oiseaux) et le rapprocher des enfants qu’il a en horreur. Difficile de croire que ces deux-là ne finissent pas ensemble (nous y reviendrons dans la partie abordant Jurassic Park 3) au terme de l’aventure malgré tous les signes pourtant flagrants qui nous sont envoyés.

De tous les personnages principaux, seul Ian Malcolm, le mathématicien émérite, sarcastique (voire cynique) et un poil déjanté, ne connaît que fort peu d’évolutions, même si le film lui offre beaucoup moins d’occasions de faire étalage de ses connaissances, contrairement au livre, où Malcolm est en quelque sorte une caution scientifique, un antagoniste familier de Hammond qui justifie sa présence par un côté mouche du coche.

( A Suivre)

Dossier rédigé par GBP

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